La mémoire, 

outil et objet de connaissance

[Présentation PAR DAVID MEULEMANS]


Mini-site consacré à l'ouvrage collectif La mémoire, outil et objet de connaissance. Paris: Aux forges de Vulcain, 2008.

La mémoire, outil et objet de connaissance, est un recueil pluri-disciplinaire rassemblant quinze articles de jeunes chercheurs, chacun s'intéressant à l'usage du concept de mémoire dans sa discipline propre et montrant, en creux, quelles sont les différentes dimensions de la mémoire.

Ce mini-site propose, librement, le contenu intégral de cet ouvrage.

L'ouvrage est aussi vendu sous la forme d'un joli livre par la maison d'édition Aux forges de Vulcain

 

Pour citer ce texte :

 Meulemans, David. « Présentation » in La mémoire, outil et objet de connaissance. Paris : Aux forges de Vulcain, 2008. pp. 5-11.

 

Présentation

 

La mémoire, outil et objet de connaissance est une collection de quinze essais rédigés par de jeunes chercheurs. C’est une collection interdisciplinaire née de leur intuition commune que tout chercheur doit défendre et illustrer, auprès de ses concitoyens, la recherche et la connaissance. Examinons le sens de cette collection de textes, le choix de ce thème commun et l’organisation de cet ouvrage.

La recherche est une entreprise difficile. Et le savant se dispense trop souvent de montrer cette difficulté au citoyen. Il s’efforce souvent d’obtenir l’aide et la participation de ses concitoyens en leur montrant les bénéfices de la recherche, sous la figure de ses résultats les plus frappants ou les plus séduisants, mais en masquant le lent et méticuleux travail qui permet ces résultats. Peut-être craint-il d’ennuyer le profane. Or, quand il veut laisser dans les coulisses le détail de son travail, le savant peut considérer deux manières distinctes d’obtenir ce même effet. Le savant peut décider d’ignorer le citoyen et faire sans lui. Ou il peut le traiter comme un enfant. Ces deux manières de procéder représentent deux écueils distincts mais sont, à terme, mêmement néfastes pour la recherche. Examinons chacune de ces possibilités. Tout d’abord, le savant peut ignorer le citoyen. Il est vrai que la pleine compréhension d’un énoncé scientifique peut requérir une formation spécifique, une technique certaine et diverses connaissances. En un mot, cette compréhension peut requérir un ensemble d’outils mentaux qui lui ôtent toute immédiateté. Alors, la position du savant peut être de ne pas chercher à justifier la science et partir de ce fait indéniable, que la science est, qu’elle existe et qu’elle est telle qu’elle est, et qu’il n’y a donc nul besoin de la faire comprendre à ceux qui ne la pratiquent pas. Cette position ne peut toutefois pas être soutenue longtemps, car le savant a besoin de son concitoyen, pour trois raisons au moins. Tout d’abord, parmi ses concitoyens, il y a des jeunes gens qui sont, pour certains, de futurs savants. Il s’agit donc de susciter chez eux l’appétit de la recherche. Ensuite, parmi ses concitoyens, il y a aussi des savants d’autres disciplines, avec lesquels il faut être capable de communiquer, car le dialogue entre sciences a été, à de multiples occasions dans l’histoire, à l’origine des découvertes scientifiques. Enfin, et pour revenir à des considérations plus prosaïques, la recherche est une activité onéreuse dont l’existence repose sur le consentement du plus grand nombre, qui doit donc être convaincu de cette nécessité. Alors, le savant peut préférer se livrer à un effort de vulgarisation à destination du grand public. Mais cet effort se fait sous la menace permanente de n’être autre chose qu’une infantilisation du profane, infantilisation d’autant moins perceptible qu’elle se fait souvent inconsciemment – le savant comme le profane courant tous deux le risque d’oublier que la vulgarisation est susceptible, en reformulant la démarche scientifique, de la défigurer. Mais les bénéfices apparents de la vulgarisation font oublier à la fois les difficultés cachées de l’exercice et la plus élémentaire prudence : le profane, pour sa part, croit être effectivement en présence d’un texte scientifique, car ledit texte est écrit par un savant, et le savant, de son côté, croit effectivement bien faire en se prêtant à cet exercice.

Mais quelle serait donc le vice qui menace toute entreprise vulgarisatrice ? Disons que le savant, quand il se prête à un tel exercice, semble parfois dire : nous avons prouvé telle chose, les détails et circonstances de cette preuve ne sont pas importants, tu ne les comprendrais pas, ce qui est important, c’est que nous l’avons prouvé ; c’est un résultat, c’est un fait, accepte-le. L’erreur réside en ceci que masquer le processus de la recherche renvoie la charge de la preuve scientifique sur l’autorité, que celle-ci soit l’autorité du savant ou celle de sa discipline. Ce qui est démontré n’est alors plus valable en vertu de l’intelligence de la démonstration, mais en vertu du crédit que l’on accorde à cette autorité. La vulgarisation risque alors de donner le résultat en dissimulant la méthode. En ce cas, elle remplit certes une fonction, qui est de montrer les résultats de la science, mais elle ne démontre pas ces résultats et, ainsi faisant, elle fait trop peu travailler la capacité de raisonnement de son lecteur. Toute vulgarisation qui ne montre pas l’outillage mental qui est à l’œuvre dans tel travail scientifique spécifique prend le risque de produire l’effet inverse de ce qu’elle recherchait. Au lieu de valoriser l’intelligence, à la fois du raisonnement scientifique et du simple citoyen, qui est capable de comprendre si on lui détaille toutes les étapes du raisonnement, elle valorise l’autorité. Et, à terme, au lieu de susciter la reconnaissance de la réalité du travail scientifique et de sa nécessité, elle éveille la méfiance et le doute. Car le savant, en procédant ainsi, joue au magicien, dont le dessein est de provoquer l’émerveillement et non la compréhension. Il y a assurément du merveilleux dans la science, dans la joie de la découverte, dans la surprise de trouver de l’inattendu et du neuf, mais ce ne peut être la seule dimension du travail scientifique, ni la seule figure qu’elle présente publiquement. Cette collection d’essais a une ambition de vulgarisation, mais cette ambition est nuancée par la conscience aigüe de la nécessité de montrer, sans la défigurer, la réalité du travail scientifique.

Nous professons comme dessein de montrer le travail scientifique. Mais il nous faut en dire plus au sujet des raisons d’un tel dessein. Il est nécessaire de montrer le travail scientifique parce que le savant a besoin du citoyen, parce que les savants sont des citoyens, et parce que les citoyens sont des savants en puissance, non seulement s’ils n’ont pas encore choisi leur rôle social, mais aussi une fois qu’ils l’ont choisi. C’est ainsi à chaque savant d’examiner quelle est sa propre politique de la science, quelle est la dimension politique de son travail scientifique. On peut ainsi comparer les rôles du savant et du politique pour faire mieux voir la mission du savant : le politique raisonne sur les effets de son action et, ne pouvant agir sans l’appui des citoyens, il leur présente les choses de manière à les amener à consentir à le suivre. Dans cette entreprise, la notion de vérité peut être diluée. Le savant, à l’inverse, ne regarde pas d’abord l’avenir, mais le passé. Il ne se soucie pas de l’effet de son savoir, mais de la vérité de ce savoir. Une connaissance n’est certes pas sans effet sur le monde. Elle peut révolutionner notre manière de voir les choses, elle peut aboutir à la création de nouveaux outils, de nouvelles technologies - elle peut beaucoup. Mais, avant tout autre chose, la connaissance se doit d’être vraie. La logique de l’effet sur son auditoire ne doit pas être plus forte que sa logique propre, que son appétit pour la vérité. Nous avons donc le souci de représenter le travail scientifique tel qu’il se fait effectivement et ne consentons à le simplifier que dans la mesure où cette simplification ne le déforme pas.

Voilà une noble préoccupation, mais ne s’oppose-t-elle pas à cette autre ambition, de s’adresser au plus grand nombre ? N’est-ce pas en raison de la nécessité de se faire bien comprendre du plus grand nombre que l’on procède habituellement à des simplifications qui, même si elles sont en partie trompeuses, n’en demeurent pas moins nécessaires à la compréhension du texte de vulgarisation ? Une intuition qui a inspiré notre travail est qu’une des noblesses de la vulgarisation scientifique est de ne pas se représenter nos lecteurs comme moins intelligents qu’ils ne le sont. Tous les hommes sont virtuellement capables de comprendre ce que d’autres ont fait et compris. Il faut simplement contraindre le lecteur à user de sa propre intelligence. Soutenir que tous les hommes ont une égale intelligence n’est en aucune façon une négation de la dimension exigeante et élitiste de la recherche. Mais il convient de distinguer la capacité à formuler des énoncés scientifiques, à faire véritablement œuvre de chercheur, ce qui requiert une formation particulière de l’esprit, et la disposition à comprendre un énoncé scientifique, qui est une disposition commune à tous les esprits, et qui peut s’exercer pourvu qu’un effort particulier soit consacré à ne pas dissimuler la science derrière un paravent technique, si cette technicité n’est pas requise. Cette certitude, que ce que nous écrivons, une fois donnés dans le corps même de nos essais les outils que nous employons pour interroger le monde, nous lui avons donné pour forme l’exigence de guider discrètement l’intelligence de notre lecteur,  assez discrètement pour la faire travailler, mais pas au point de l’abandonner à elle-même. Nous avons voulu tenir pour certaine l’intelligence de notre lecteur et sa capacité à apprécier pleinement des textes scientifiques.

Nous avons dit comment nous comptons parler de la mémoire et faire œuvre de vulgarisateurs de nos disciplines scientifiques. Disons à présent quelques mots sur les raisons qui nous ont fait choisir, pour thème commun de nos essais, le thème de la mémoire. La mémoire est un sujet qui intéresse le citoyen et le savant, en partie parce que c’est un sujet où la politique et la connaissance se lient et parfois s’opposent. L’histoire récente a été animée par les conflits qui opposent les citoyens sur les usages politiques de la mémoire. Au point que ce qui semble nous intéresser, le plus souvent, est plus l’éclat que ce mot emprunte aux différents contextes où il est apparu, que son sens propre. Ainsi la mémoire est quelque chose de désirable, car ses effets politiques ou moraux sont eux-mêmes désirés. Paré de cet aura unique, il demeure un terme qui évoque et intrigue. Et ce pouvoir de suggestion enveloppe le terme de « mémoire » d’une évidence trompeuse, le sens de la notion s’estompant à mesure que l’on accepte son évidence. Tout écrit sur la mémoire devrait être à la fois l’examen de ce qu’elle est avant d’être l’étude de ses pouvoirs, des échos qu’elle éveille et des images qu’elle porte. Un des desseins de La mémoire, outil et objet de connaissance est de faire apparaître ce qui demeure de cette notion après ses nombreuses pérégrinations.

Les auteurs de La mémoire, outil et objet de connaissance sont de jeunes savants. Cet ouvrage est pour eux une expérience à plus d’un titre. Tout d’abord, la rédaction de chacun de ces textes a été un exercice intellectuel original. Les contraintes qui leur ont été suggérés et auxquelles ils se sont pliés avec minutie se distinguaient de celles qui régissent habituellement l’écriture scientifique. La première contrainte qui leur a été proposée était de demeurer fidèles à la logique de leur discipline, de ne pas trahir cette logique comme les écrits de vulgarisation le font parfois, par souci de demeurer simples et accessibles. Mais, ainsi faisant, nous exposions notre travail collectif à un autre écueil car la tendance scientifique conduit à une forte parcellisation des savoirs et à l’affaiblissement des approches pluridisciplinaires. Or, pour diverses raisons, nous désirions conserver l’ambition d’une approche interdisciplinaire. Mais cette ambition devait être assortie de cette prudence : toute approche pluridisciplinaire peut conduire à la simplification ou caricature de la démarche scientifique. Chaque auteur devait donc penser son texte comme une réflexion sur la mémoire, inscrite dans une certaine discipline du savoir, et comme une introduction à sa propre discipline. Dans cette mesure, il devait déployer diverses stratégies d’écriture qui permettraient de ne pas terrifier le lecteur qui serait pour la première fois exposé à un texte scientifique de cette discipline. En accord avec cette même logique, il a été demandé aux auteurs de limiter leur bibliographie. Toutes les bibliographies ici proposées ont donc été réduites afin d’indiquer des pistes de lecture aux lecteurs curieux, sans porter un coup inutile à leur bonne volonté, coup qu’auraient pu lui assener ces marques de scientificité dont se parent habituellement les textes spécialisés afin d’être perçus comme sérieux, quitte à donner l’impression au lecteur novice que ce qui est à savoir est rendu inaccessible par l’étendue des lectures requises. Et s’il est vrai que nombre de recherches et de travaux scientifiques sont inaccessibles au profane, il ne faut pas penser que l’inaccessibilité est la marque nécessaire du texte scientifique.  Ces textes ont été rédigés avec à l’esprit cette idée, que si tous ne peuvent produire des énoncés scientifiques, tous peuvent les comprendre.

En ce sens, cet ouvrage demeure pour ces auteurs autant un projet intellectuel qu’un projet politique. Leur espoir est que les deux dimensions de cette entreprise demeurent perceptibles par leur lecteur. Leur espoir est que le citoyen y apprenne quelque chose sur la mémoire, quelque chose sur les disciplines scientifiques ici à l’œuvre et quelque chose sur lui-même – une foi renouvelée en son intelligence qui le rend capable, bien souvent, de comprendre tout ce vers quoi il dirige son regard et son entendement.

La mémoire, outil et objet de connaissance rassemble quinze textes qui représentent quinze approches disciplinaires différentes du même thème. Ainsi ces textes parleront de la mémoire, mais en parleront comme en parlent la psychologie clinique, l’imagerie cérébrale, l’anthropologie, la philosophie, l’économie, le droit, la géographie, la civilisation, les lettres, les sciences politiques, l’histoire, la littérature étrangère, la sociologie, les études cinématographiques et l’histoire de l’art. L’inscription disciplinaire de chaque texte apparaît le plus souvent au bout de quelques lignes de lecture. Notre souci a été que chaque texte apporte un éclairage sur la question de la mémoire et que l’ensemble du livre aussi apporte un éclairage sur cette question. Et c’est dans cet effet d’ensemble que réside l’interdisciplinarité de notre ouvrage, le contraste mais aussi les moments de superposition entre les disciplines. Dans cette perspective, nous avons organisé l’ouvrage en chapitres dont la progression permet, soit la lecture dans le désordre, soit la lecture essai après essai. Ces chapitres ont pour titres : « Mémoire et personne », « Mémoire et société », « Mémoire et histoire » et « Mémoire et culture ». Nous commençons par la personne, car la mémoire est avant tout une capacité individuelle, inscrite dans l’histoire de chacun. Nous examinons ensuite le sens que peut avoir la mémoire à l’échelle de la société, cette extension procédant par analogie, la société se percevant comme un organisme unique doté de représentations collectives. Nous accordons ensuite une attention particulière aux rapports entre la mémoire et l’histoire : au lieu d’examiner la société à un moment particulier, la considération du temps passé nous permet de mesurer comment se fait le lien entre tous ces moments particuliers dont la succession fait à la fois l’histoire et la mémoire d’une société. Enfin, nous nous efforçons de voir le rôle joué par le fait culturel dans ces processus, une société étant en grande partie façonnée par son imaginaire, qui entretient lui-même un commerce complexe avec sa mémoire. Personne, société, histoire et culture : voilà les quatre perspectives qui nous permettent d’interroger cette notion protéiforme.

Ce livre pourrait compter d’autres chapitres encore, multiplier davantage les approches. Ce sera peut-être le travail d’un autre livre.

L’ensemble des quinze essais inédits que réunit La mémoire, outil et objet de connaissance est disponible librement sur le site Internet de l’éditeur, Aux forges de Vulcain. Il nous est apparu incongru de prôner l’accès de tous à la science, sans permettre et organiser nous-mêmes une large diffusion des savoirs ici réunis. Ces textes peuvent donc être consultés librement en ligne. Le lecteur curieux trouvera aussi sur le site de l’éditeur de plus amples renseignements sur les auteurs et leurs travaux.

Cet ouvrage a été réalisé avec le concours du Centre d’Initiation à l’Enseignement Supérieur (CIES) Provence - Côte d’Azur - Corse et a bénéficié de l’aide de son directeur, Monsieur Yves Mathey, et de ses assistantes, Mesdames Sonia Amoros et Anne Lapide-Lahaye. L’éditeur et les auteurs leur adressent leurs plus grands remerciements pour leurs conseils, soutiens et encouragements.

Notre espoir est que le lecteur de ce recueil trouve ici l’occasion d’apprécier le travail scientifique à l’œuvre. Ces essais sont quinze brèves invitations à jouer au savant, au chercheur, ne serait-ce que le temps de leur lecture.

 

 

David Meulemans
 
 
 

Pour citer ce texte :

 Meulemans, David. « Présentation » in La mémoire, outil et objet de connaissance. Paris : Aux forges de Vulcain, 2008. pp. 5-11.

 

 

Introduction

 

Présentation par David Meulemans

 

  • Mémoire et personne

La mémoire et les traumas dans l'identité psychotique par Ariane BILHERAN

La mémoire et le cerveau par Cédric CLOUCHOUX

La mémoire corporelle et l'action par Julien CLEMENT

La mémoire, la réminiscence et la mélancolie par Maël RENOUARD

 

  • Mémoire et société

La mémoire et l'économie par Caroline DUBURCQ

La mémoire et le paysage par Coline PERRIN

La mémoire et le droit pénal par Jérémy VIALE

La mémoire collective et l'utopie par Alexnadra SIPPEL

 

  • Mémoire et histoire

La mémoire collective et l'histoire politique par Nathanaël DUPRE LA TOUR

La mémoire individuelle et l'histoire par Alexandra OESER

La mémoire et l'identité locale par Véronique BONTEMPS

 

  • Mémoire et culture

La mémoire monumentale et la musique commémorative par Marion LAFOUGE

La mémoire et la réminiscence cinématographique par Aurélie LEDOUX

La mémoire et le texte par Aurélie THIRIA

La mémoire et l'avenir par Simon BREAN

 

Biographies des auteurs