Colloque : Environnement et paysage au Japon et à La Réunion
Vers une écocritique comparatiste
en partenariat avec l'Université de La Réunion, l'École Nationale Supérieure d'Arts de Paris-Cergy et l'École Nationale Supérieure Louis Lumière.
Vers une écocritique comparatiste
en partenariat avec l'Université de La Réunion, l'École Nationale Supérieure d'Arts de Paris-Cergy et l'École Nationale Supérieure Louis Lumière.
PROGRAMME :
Jeudi 7 décembre 2023 - École Supérieure d'Art de La Réunion - Salle de conférence.
9H30 : Accueil
10H00 : Ouverture et introduction de Mickaël Ferrier.
10H30 : Discussion : Le concept de nature au Japon // John Solt (Japonologue indépendant - Kit Kumiko Toda, MCF, Université de La Réunion.
11H15 : Pause café.
11H30 : Panel : Au-delà de l'exotisme ? // Jocelyn Godiveau, Enseignant-chercheur, Université catholique de l'Ouest (Angers), Sabrina Messing, Université de Lille, laboratoire ALITHILA, Stephen Sarrazin, Curator indépendant, enseignant invité à l'Université des arts de Tokyo et Paris 8, modérateur Cédric Mong-Hy, Enseignant chercheur à l'École Supérieure d'Art de La Réunion.
13H00 : Pause déjeuner.
14H30 : Panel : Imaginaire de la mer // Vincent Rauel, Doctorant, PRAG Université de Bordeaux Montaigne, Artes, Alexia Petit, illustratrice indépendante, Axel Girard, artiste, modérateur Élisa Huet, Université de la Réunion.
16H00 : Discussion : Tezuka // Mounir Allaoui, Enseignant-chercheur à l'École Supérieure d'Art de La Réunion, Laurent Segelstein, Chercheur associé au laboratoire Arts Paysages et Insularités de l'ESA Réunion.
17H00 : Pause café.
17H15 : Conférence Keynote // Mickaël Ferrier, Professeur Université Chuo Tokyo.
18H30 : Ouverture de l'exposition : Le Japon au regard de La Réunion - La Réunion au regard du Japon.
Vendredi 8 décembre 2023 - Université de la Réunion - AMPHI 4, LSH.
9H00 : Accueil
9H30 : Conférence Keynote // Mathieu Capel, Maître de conférences, Université de Tokyo.
10H30 : Panel : Okinawa, une outre mer japonaise // Frédéric Monvoisin, Premeir assistant de recherche, Université de Liège, Mounir Allaoui, Enseignant-chercheur à l'École Supérieure d'Art de La Réunion, Tristan Chiffoleau, étudiant à l'ENS Lyon, modérateur Kit Kumiko Toda, Université de la Réunion.
12H00 : Discussion : Sur la créolité // Carpanin Marimoutou, Poète et Professeur, Université de La Réunio, Mickaël Ferrier, Professeur Université Chuo Tokyo, modérateur Élisa Huet, Université de La Réunion.
13H00 : Pause déjeuner.
14H30 : Panel : Technologie - nature : Fabiola Obamé, ATER, Université Paris VIII, Philippe Wellnitz, Maître de conférences, HDR, Université Paul-Valery, Montpellier III, Ilan Kelman, Professeur, Université de Londres, modérateur Kit Kumiko Toda, université de La Réunion.
15H45 : Pause café.
16H00 : Panel Fukushima : Élise Domenach, Directrice de la recherche, École Nationale Supérieure Louis-Lumière, Mélanie Pavy, artiste plasticienne, Docteure du programme SACRe, Élodie Royer, artiste plasticienne, Docteure du programme SACRe, modérateur Mounir Allaoui, Enseignant-chercheur à l'École Supérieure d'Art de La Réunion.
18H00 : Fin de la journée.
Samedi 9 décembre 2023 - Université de la Réunion - AMPHI 4, LSH.
9H30 : Accueil.
10H00 : Panel : Entre îles et métropoles // Nicolas Lucic, Doctorant, CEMOI, Université de La Réunion, Emmanuel Parraud, cinéaste, Mounir Allaoui, Enseignant-chercheur à l'École Supérieure d'Art de La Réunion.
12H00 : Fin de la journée.
Le Japon et La Réunion peuvent se définir par leur insularité. Ces deux espaces, éloignés l'un de l’autre, partagent toutefois de nombreuses problématiques. Lors d’une table ronde sur « Okinawa et La Réunion » qui s'est tenue à l'Institut franco-japonais à Tokyo, l'écrivain réunionnais Axel Gauvin « a permis de mettre en évidence les partages d’expériences, mais aussi les dissemblances qui procèdent des représentations de l’identité nationale et du traitement du passé en France et au Japon ». Ce colloque s’inscrit dans la droite ligne de cet échange et des itinéraires entre le Japon et La Réunion, en invitant les chercheurs à se pencher sur les questions relatives à l'environnement et aux paysages dans les deux territoires. Si le paysage est depuis longtemps une source d'inspiration majeure pour l'art et la littérature, à notre époque, les préoccupations spécifiquement environnementales et écologiques sont de plus en plus présentes. On trouve ainsi actuellement des rapprochements entre ces deux concepts.
Nous n'attendons pas des chercheurs systématiquement des études comparées entre le Japon et La Réunion ; sans restreindre les propositions au comparatisme, des communications qui portent sur l'un des deux territoires sont également encouragées. La volonté de faciliter les échanges, afin de créer un terrain fertile pour tendre vers une écocritique comparative, est au cœur de ce projet.
Le terme « paysage » implique une représentation esthétique de l’environnement ; il crée et transmet un imaginaire, porte une « pensée liée au lieu ». Comme le rappelle Yves Luginbhul, le paysage est « avant tout une image élaborée à partir des souvenirs, de mythes, de connaissances, bref, de culture ». Ces aspects sont autant de dimensions que ce colloque vise à explorer. La notion désignée par le terme paysage est polysémique et sa connotation peut varier en fonction des langues. En japonais, plusieurs termes constitués de différents idéogrammes peuvent signifier ce que l'on traduit en français par « paysage ». À La Réunion, la notion de paysage est à appréhender différemment. Dans cette île mue par des processus de créolisation, le vocabulaire du créole réunionnais intègre des termes malgaches, tamouls, mozambicains, chinois pour désigner les végétaux comme les animaux5. Les différentes connotations induites dans ces langues seront à interroger, notamment la façon dont elles sont impliquées dans la formulation des idées que l'on peut avoir à propos d'objets artistiques et littéraires.
Nous proposons dans le cadre de ces premières réflexions trois axes d’études :
Axe de réflexion 1 - Paysages exotiques : états d’altérité
Axe de réflexion 2 - Pensées de la fluidité et imaginaires de la mer
Axe de réflexion 3 - (In)compatibilités : la nature et la technologie
Axe de réflexion 1 - Paysages exotiques : état d’altérité
Nous interrogerons, dans ce premier axe, l'exotisme et l'altérité au sein du même territoire administré (aux limites de la notion d'Etat-nation). La citation du compte rendu de la table ronde sur « Okinawa et La Réunion » évoque pour nous l'idée d'une discontinuité entre des « métropoles » et des parties de leur territoire administré. Nous avons donc Le Japon et Okinawa d'un côté, et La France et La Réunion de l'autre. Au sein de territoires administrés selon l'idée d'une unique identité nationale, Japon et France, se révèle une discontinuité identitaire. Cette discontinuité identitaire est apparente dans la langue, le créole comme la langue d'Okinawa ne sont pas considérés comme des dialectes, des variantes d'une même langue nationale, mais comme des langues à part entière. Un même type de discontinuité dans les cultures et les langues peut être observée dans la représentation des Aïnous, une culture autochtone historiquement ancrée au nord du Japon, notamment à Hokkaido.
On pourrait dire que cette discontinuité est aussi dans la manière dont est représentée la relation à la culture dominante et au paysage, notamment dans plusieurs œuvres cinématographiques et artistiques. Ainsi, nous avons le mal du pays des personnages d'Érika Étangsalé et d'Emmanuel Parraud se déplaçant entre La Réunion et la «métropole», pris dans des logiques socio-économiques qui les écrasent. Ainsi, le dépaysement et l'évasion des tokyoïtes qui se rendent à Okinawa, Sonatine (1993, Takeshi Kitano), All about Lily Chouchou (2001, Shunji Iwai), Une sœur pour l'été (1973, Nagisa Oshima), My extreme private eros (1971, Kazuo Hara). Entre Okinawa et sa « métropole » et La Réunion et sa « métropole », il y a une altérité, un exotisme qui se fait voir.
Axe de réflexion 2 - Pensées de la fluidité et imaginaires de la mer
Ce deuxième axe se subdivise en deux mouvements marqués par la mer et les courants océaniques.
Le premier souhaite attirer l’attention sur l’étude de l’entité protéiforme de la mer. Tantôt signe de rupture pour l’île et ses habitants, tantôt signe de connexions à d’autres espaces et à d’autres mondes, cet axe tend à cerner la place centrale de cette mer en attirant, notamment, l’attention sur le « seascape » qui constitue également l’horizon du regard de ces îles (traversées de la mer, thalassophobie, créatures des abysses, désir du rivage...). L’imaginaire de la mer est à envisager tel qu’il peut se présenter au Japon et à La Réunion. L'insularité se définit, en effet, par la présence inéluctable de la mer dans le paysage, dans les pratiques et l’ethos des habitants de l’île. Dans ce sens, la mer – terme usité en créole réunionnais pour évoquer l’entité océanique – est un élément indissociable de l’imaginaire réunionnais. Au Japon, au-delà de la question d'Okinawa, elle est une menace constante : en témoigne les violents tsunamis qui ont marqué l'histoire de ce pays. Ces catastrophes, qui peuvent potentiellement faire disparaître des mondes, deviennent dans l'ère de l'anthropocène une préoccupation planétaire. La Réunion, si elle aussi fait bien face aux remous de la mer, propose d’envisager cette dernière à l’aune du passé et de la mémoire insulaire : celle liée à l’océan, celle des traversées à l’origine du peuplement de l’île. Si Bruno Fuligni note une peur « traditionnelle » de « la disparition de l'archipel dans les catastrophes » qui peut s’appliquer au Japon, dans le cas de La Réunion l’attention se porte plutôt sur ce qui sort de la mer, ce qui en surgit, allant vers l’émergence plus que la submersion.
Dans le sillage de ces premières réflexions, le second pan de cet axe, plus épistémologique, souhaite envisager les passages et échanges transocéaniques de notions et d’idées entre le Japon et La Réunion. Dans son article « Creole Japan » Michaël Ferrier note que dans les années quatre-vingt certains chercheurs japonais ont employé la notion de créolisation dans un sens élargi, en soulignant ses aspects politiques, dimension que l’on retrouve surtout à partir des années soixante-dix à La Réunion8. Lors de la rencontre entre Edouard Glissant et Shuichi Katô en 2001 à la maison franco-japonaise à Tokyo, les notions de « créolisation » et d' « archipel » ont été discutées. Or, si les phénomènes de créolisation caribéens sont davantage connus au Japon, comme en témoigne la traduction de nombreux ouvrages d’auteurs antillais en japonais, qu’en est-il des processus de créolisation dans l’océan Indien ? Quid de cette créolisation que Carpanin Marimoutou et Françoise Vergès qualifient d’india-océane ? À partir de ces premières questions et sur le modèle de la fluidité des eaux océaniques, nous invitons à interroger la façon dont la notion de créolisation peut circuler dans les discours et entre les deux espaces à l’étude (le Japon et La Réunion). Il s’agit donc à la fois de questionner la plasticité de cette notion et ses implications et applications en fonction du contexte.
Axe de réflexion 3 - (In)compatibilités : la nature et la technologie
En Occident, la nature et la technologie sont souvent conçues dans une relation dichotomique. La révolution industrielle, qui a commencé en Angleterre, a été critiquée dès le début comme étant destructrice du paysage. Ce paradigme oppositionnel peut être considéré en partie comme une réponse inévitable aux effets écologiques néfastes des industries capitalistes, mais il peut également être perçu comme une variation de la dichotomie Homme/Nature. On observe, dans l'écologisme occidental, des manières diverses de répondre aux défis posés par des millénaires de traditions religieuses anthropocentriques. En revanche, la religion traditionnelle japonaise du shintoïsme ne connaît pas de démarcations strictes entre l'homme, l'animal, la nature ou les dieux, ce qui permet un concept plus fluide de l'anima. Il n'y a donc pas eu le même niveau de réaction contre un anthropocentrisme avoué. Au contraire, comme l'écrit Yuki Masami, « une tendance à considérer l'appréciation japonaise de l'harmonie avec la nature comme écologique est devenue visible dans les années 1980. D’autre part, le rapport du Japon aux avancées technologiques reconnaît le rôle que la technologie a joué dans la reprise économique d'après-guerre. On trouve, ainsi, une abondance de techno-animisme : l'anthropomorphisation traditionnelle des objets naturels est appliquée aux objets technologiques. Au Japon, ces traditions différentes permettent une relation plus poreuse entre le paysage et l'humain, la nature et la technologie.
Néanmoins, les attitudes écologiques japonaises sont variées et ne peuvent être résumées comme étant simplement à la fois plus en harmonie avec la nature et moins hostiles envers la technologie que celles de l’Occident. Comme le soulignent Ursula K. Heise et David Bialock, la crise environnementale est un thème majeur de la littérature et des arts japonais, tout autant que l'harmonie avec la nature. De plus, les critiques japonaises de la technologie moderne et de la géopolitique à la suite des catastrophes nucléaires ont attiré une grande attention.
Comment ces attitudes différentes se manifestent-elles dans l'art et la culture du Japon et de l'Occident ? Et La Réunion, qui se trouve dans un espace liminal entre l'Est et l'Ouest et qui est riche en traditions présentant des parallèles avec l’animisme japonais, a-t-elle une spécificité dans ses attitudes envers la nature et la technologie ?
Veuillez envoyer des propositions d'environ 250 mots à colloquejaponreunion@gmail.com. La date limite est fixée au 25 juin 2023. Les communications seront d'une durée de 20 minutes chacune et pourront être données en français ou en anglais.
Comité d’organisation :
Mounir Allaoui (École Supérieure d'Art de La Réunion, APILab, labo DIRE) Élisa Huet (Université de La Réunion, labo LCF)
Kit Kumiko Toda (Université de La Réunion, labo DIRE)
Comité scientifique :
Carpanin Marimoutou (Université de La Réunion, labo LCF) Jean-Michel Frodon (École d’Affaires Publiques - Sciences Po Paris -) John Solt (Chercheur indépendant, japonologue)
Corinne Le Neün (École Nationale Supérieure d’Art de Paris Cergy) Élise Domenach (Institut d’Asie Orientale)
Valérie Magdelaine-Andrianjafitrimo (Université de La Réunion, labo LCF)
Cédric Mong-Hy (École Supérieure d’Art de La Réunion, APILab)
Bénédicte Letellier (Université de La Réunion, labo DIRE)
Mounir Allaoui (École Supérieure d’Art de La Réunion, APILab, chercheur associé au labo DIRE) Élisa Huet (Chercheuse associée au labo LCF, Université de La Réunion)
Kit Kumiko Toda (Université de La Réunion, labo DIRE)
Les invités :
Michaël Ferrier, Professeur, Université Chūō, Tokyo
Les possibilités d’une île : paysage, culture, technologie, les mutations du Japon contemporain révélées par les artistes japonais
Il s’agira, à partir des œuvres de Nakajima Atsushi (notamment Kanshō, Atolls, 1942), d’Ōe Kenzaburō (notamment Okinawa nōto, Notes d’Okinawa, 1970), et d’artistes contemporains japonais (notamment Arai Takashi, Kawakubo Yoi, Ohmaki Shinji, Yanagi Yukinori), d’interroger la représentation que se fait le Japon de son propre territoire, de la fin de la Deuxième guerre mondiale au désastre de Fukushima. Que ce soit par rapport aux territoires insulaires excentrés de l’archipel nippon dans l’Océan Pacifique, ou par rapport aux grands centres névralgiques de l’intérieur, les artistes japonais révèlent, depuis plus d’un demi-siècle, des images sensiblement différentes de celles d’un Japon homogène auxquelles les présentations conventionnelles nous avaient habitués. Ces questions pourront être mises en regard, in fine, avec la situation de La Réunion, une autre île, très éloignée et bien dissemblable, mais où se trament peut-être de semblables possibilités.
Mathieu Capel, Maître de conférences, Université de Tokyo
Japon/Okinawa : « Ichariba chode » ?
« Comment filmer Okinawa », se demande la revue Eiga Geijutsu (Art du cinéma) en mars 1971, pour répondre au « problème posé par Le Gentil Japonais [de Higashi Yôichi] et Guerre des gangs à Okinawa [de Fukasaku Kinji] ». Mais cette interrogation et ces doutes pourraient s’adresser tout autant à d’autres films sortis à la même période : de Profonds désirs des dieux d’Imamura Shôhei (1968) à Une petite sœur pour l’été d’Oshima Nagisa (1972), en passant par Monument to the Girl’s Corps de Masuda Masao (1968) ou Okinawa de Takeda Atsushi (1969). De fait, au tournant de 1970, la perspective de la rétrocession des Ryûkyû au Japon suscite sans doute une vague légitime de films, sur fond, qui plus est, d’un changement de décennie synonyme de reflux de la contestation citoyenne. Il s’agira toutefois de montrer ici comment les positions de chacun, telles qu’on a pu les déterminer au cours de la décennie précédente, se prolongent ou s’infirment dans le traitement de la, ou des question(s) okinawaïenne(s).
Composition des panels et discussion :
Discussion : Le concept de nature au Japon
John Solt, Japonologue indépendant
En discussion avec Kit Kumiko Toda (MCF, Université de La Réunion) (La discussion aura lieu en anglais)
Panel : Au-delà de l’exotisme ?
Jocelyn Godiveau
Enseignant-chercheur, Université Catholique de l’Ouest (Angers)
Leconte de Lisle et Charles Baudelaire : regards croisés sur l’exotisme de l’île Bourbon
Charles Leconte de Lisle, né à La Réunion, et Charles Baudelaire, né à Paris, ont tous deux séjourné sur l’île Bourbon durant la première moitié du XIXesiècle : le premier à différentes reprises dans les années 1830 et 1840, le second pendant un mois et demi entre septembre et novembre 1841. Les deux futurs poètes, qui compteront parmi les parangons du mouvement parnassien, entre autres, ont puisé aux Mascareignes, et à l’île Bourbon en particulier, un exotisme poétique original inspiré de leurs propres vécus. Elle apparaît dans leurs poèmes comme cette « île paresseuse où la nature donne / Des arbres singuliers » (« Parfum exotique » de Baudelaire), laquelle nature garde « un impassible cœur sourd aux rumeurs humaines » (« La Ravine Saint-Gilles », Leconte de Lisle), car cette force éternelle ignore la dérisoire et éphémère activité de l’homme. Leconte de Lisle, de fait, dans ses Poèmes antiques (1852) ou ses Poèmes barbares (1872), établit une opposition claire entre l’écrin exotique de l’île Bourbon et le monde moderne tel qu’il peut lui apparaître en France métropolitaine à l’ère industrielle. Ainsi dans le poème « Aux modernes », le poète de la nature agonit-il ses contemporains (« vous avez souillé ce misérable monde ») qui « mourr[ont] bêtement en emplissant [leurs] poches ». L’exotisme de Baudelaire, inspiré de son voyage qui le mena à La Réunion, n’oppose pas si franchement le monde moderne et l’activité humaine au monde du végétal et du minéral. Dans le poème en prose « La Belle Dorothée », qu’il mentionne comme un « souvenir de l’île Bourbon », il développe tout à la fois un exotisme urbain et un exotisme de l’intime en décrivant la beauté métisse d’une jeune femme qui avance au milieu d’une ville baignée de soleil
L’objectif de notre communication sera tant d’étudier l’altérité perceptible entre les paysages exotiques des poèmes de Leconte de Lisle et le monde des hommes, que d’interroger en regard la singularité de l’exotisme baudelairien inspiré par son voyage à l’île Bourbon.
Sabrina Messing, Université de Lille, laboratoire ALITHILA et Université catholique de Louvain, laboratoire GRIT
Vues au Japon, vues du Japon : le paysage à l’épreuve du voyageur
Notre communication porte sur deux récits de voyage au Japon. Le premier, Touiller le miso, est le dernier carnet de voyage réalisé par le dessinateur Florent Chavouet, auteur de plusieurs ouvrages relatant, en textes, images et cartes, des séjours au Japon (citons le premier, Tokyo Sanpo, en 2009). Touiller le miso, édité en 2020, est composé de quinze chapitres introduits par une carte. Les numéros qui y figurent renvoient aux pages du livre qui présentent, pour la plupart, des instantanés de voyage, notamment des représentations paysagères.
La jeune femme et la mer, paru en 2021, raconte, en bande dessinée, la quête des paysages japonais par Catherine Meurisse lors d’une résidence d’artistes à la Villa Kujoyama, à Kyoto. S’y ajoute l’expérience d’un autre séjour lors duquel le typhon Hagibis dévasta une partie du pays. Le livre propose plusieurs planches tabulaires où s’expriment la sérénité des paysages, mais aussi la violence des éléments naturels.
Par l’étude comparée de ces deux ouvrages, nous chercherons à relever récurrences et différences dans la représentation des paysages japonais, tout en cherchant à montrer la singularité, particulièrement esthétique, des deux auteurs français. Ces vues au Japon, qui disent la volonté de saisir l’essence d’une culture, sont en effet aussi des vues du Japon, soit la manifestation d’une expérience de l’altérité retranscrite par le corps des voyageurs, leurs mots (Touiller le miso est écrit en haïkus), leurs dessins. Ce faisant, nous interrogerons, dans une perspective géopoétique et écocritique, la fabrique du paysage et de sa représentation, notamment en étudiant les interrogations des auteurs sur celle-ci dans leurs ouvrages respectifs.
Stephen Sarrazin, Curator indépendant, enseignant invité à l’Université des arts de Tokyo et Paris 8
« Yubikiri genman » : autour de deux films de Nobuhiko Obayashi
Au cours des années 80, le cinéaste Nobuhiko Obayashi se lança dans une série de films produits par la maison d’édition Kadokawa. L’objectif de ces films consistait à promouvoir une nouvelle culture des idoles, des jeunes filles qui allaient devoir s’illustrer dans plusieurs médias à la fois. Obayashi privilégia Tomoyo Harada (Island Closest to Heaven)mais tourna également un film avec sa soeur aînée, Kiwako Harada (His Motorcycle, Her Island). Cette intervention portera sur l’idole en tant que dispositif du même et de l’île comme lieu de fracture.
Motorcycle/Island traite de l’île en tant que promesse d’un refuge à travers la figure d’une jeune femme qui incarne un ensemble de traditions que le Japon partage et pratique d’un territoire à l’autre. Cette île n’est jamais nommée, elle est cependant le lieu d’une différence avec/ d’une résistance à Tokyo, ici représentée par l’acteur Riki Takeuchi, dont ce fut le premier rôle important, et qui deviendra emblématique du genre yakuza. Obayashi opère une critique des films ‘rebelles’ du Japon durant les années 70, les films bosozoku, et fait de la jeune femme, pourtant séduite par les motos, une garante d’une culture homogène.
Au contraire, cette île à proximité des cieux se trouve en Nouvelle Calédonie et fut à l’époque du film un lieu où se rendaient les touristes Japonais fortunés. Une lycéenne s’y rend seule afin d’accomplir le rêve d’un père disparu. Cette île, Ouvéa, rassemble une accumulation de signes colonialistes. Celle-ci crée au début du 20ème siècle une complicité entre la population locale et une immigration japonaise venue travailler dans les mines de nickel, la France assurant à ces ouvriers qu’ils auraient les mêmes droits que les colons libres français. Promesse brisée, nouvelles négociations, familles double, arrivée de Japonais riches des années de bulle et autre variation colonialiste. La lycéenne, débordée par les conséquences de cette histoire, est malmenée à travers tout le récit, incapable d’y accomplir autre chose que la promesse faite au père, de s'y être rendue.
Panel : Imaginaire de la mer
Vincent Rauel, Doctorant, PRAG Université Bordeaux Montaigne, Artes - UR24141
L’art de jeter des ponts / 橋
Source de multiples représentations séculaires et contemporaines, qu’elles soient japonaises ou réunionnaises, le pont, ouvrage d’art et infrastructure à la technologie complexe, constitue l’un des archétypes de la capacité de l’homme à domestiquer un territoire et une nature accidentée.
Réalisé en bois, en pierre ou en métal, Hashi (橋), le pont, a pour fonction première de relier deux univers qui ne communiquent habituellement pas entre eux et d’enjamber des obstacles, avant même d’être un motif récurrent du paysage. S’il fait partie de la palette des peintres romantiques et des peintres d’estampes japonaises (le pont Nihonbashi, point d’origine des distances, des routes et des voyages de l’archipel du Japon, fut abondamment représenté dans l’Ukiyo-e), il fait à présent l’objet, parfois indirectement, de certaines démarches artistiques qui s’en font l’écho et le requestionnent. Son intégration dans le paysage, quelquefois perçue comme harmonieuse, peut également être vivement décriée. À La Réunion, le viaduc du littoral, pont de béton de presque 5500 mètres ouvert le 1er mars 2023, a par exemple suscité de nombreux débats.
De quelles façons le motif du pont, dans l’art et les cultures japonaise et réunionnaise, révèle t-il des enjeux qui interrogent les relations entre nature et technologie, ainsi qu’entre mobilité, écologie et esthétique ?
À l’appui d’un travail que nous avons mené sur la route du Tokaido en 2016 et de la recherche que nous conduisons à La Réunion depuis 2021 autour de la question des mobilités, nous tenterons de jeter des ponts entre des territoires, mais aussi entre des disciplines.
Alexia Petit, Illustratrice indépendante
Amabié : Popularité mondiale d’une créature mythologique des mers japonaises
Avec plus de 90 millions de pratiquants au Japon, le shintoïsme, cet ensemble de croyances culturelles et traditionnelles, est la religion la plus ancienne de l’archipel. Mêlant polythéisme et animisme, la nature prend une place centrale dans la pratique et la pensée de cette croyance.
C’est avec une évidence certaine que la mer tient un rôle clé dans cette mythologie, puisqu’il s’agit premièrement du lieu de résidence de Susanoo-o, Kami des tempêtes mais aussi des océans, l’un des personnages les plus importants du Kojiki (古事記 - «Livre des choses anciennes») qui a inspiré nombre de pratiques et de croyances dans le shintoïsme.
Le royaume de Susanoo est peuplé de nombreuses créatures appelées Yōkai (妖怪 - «esprit» «démon» «fantôme» «apparition étranges») et Yūrei (幽霊 - «fantôme») qui
font partie intégrante de la vie et de la culture japonaise ancienne et contemporaine. Certaines de ces créatures mythologiques participent à la terreur que peut provoquer l’océan, comme les Funayūrei (船幽霊 ou 舟幽霊 - «esprit des bateaux» ) mais d’autres ont une fonction beaucoup plus prophétique et protectrice. C’est le cas d’Amabie (アマビ エ), un yōkai aux longs cheveux, couvert d’écailles de poissons et une bouche représentée par un bec d’oiseau qui regagna une grande popularité durant l’épidémie de covid-19.
Cette présentation expliquera l’histoire de ce Yōkai particulier lié à l’océan et de son regain de popularité dépassant les frontières japonaises pendant la période troublée du covid 19 grâce à l’art et aux artistes du monde entier. Pour illustrer mon propos, des illustrations du 19ème siècle mais aussi d’artistes contemporains seront présentées, comprenant mes propres travaux sur Amabie et les Funayūrei.
Axel Girard, DNSEP 2023, École Supérieure d’Art de La Réunion
Bardzour : Présentation sur son installation sonore à l’ESAR
Nous partons sur une étude comparative stricto sensu, il s'agit dans un premier temps de mettre en lien des sons issus des mêmes contextes mais propre à chacun des territoires. L'océan sera le lien. Au vu de la provenance des enregistrements, le produit sera un regard depuis La Réunion vers le Japon à travers l'Océan.
Discussion : Astroboy d’Osamu Tezuka entre technologie et nature : l’énergie atomique et la machine humanisée au service du bien (public)
Mounir Allaoui, Professeur en enseignement artistique à l’ESAR
en discussion avec Laurent Segelstein, Chercheur associé à APILab
Panel Okinawa : une outre-mer japonaise
Frédéric Monvoisin, Premier assistant de recherche, Université de Liège
Okinawa, une obsession kitanesque
Si l’archipel d’Okinawa occupe une place singulière dans l’histoire et l’organisation territoriale du Japon, cette singularité habite le cinéma de Kitano Takeshi. On connaît bien cette présence de l’île dans son film Sonatine (1992). Elle est déjà moins visible bien qu’assumée dans Jugatsu (1990) et moins discutée encore dans Takeshis (2005). Pourtant, l’archipel opère comme un fil rouge dans toute l’œuvre du cinéaste, soit de manière directe comme dans les trois films évoqués, soit de manière plus discrète comme dans Hana-bi (1997) ou A Scene at the Sea (1991). La question qui se pose alors est du hasard ou de la volonté du cinéaste à discuter d’une chose précise, inconsciente peut-être, mais fondamentale.
Ma proposition porte ainsi à revenir sur la présence d’Okinawa dans l’œuvre de Kitano. Présence directe et nominative, mais aussi par glissement. En effet, d’une inscription précise dans un environnement sélectionné, Kitano fera de la plage un symbole fort d’Okinawa, référençant d’abords discrètement, à qui veut l’entendre, l’invasion américaine, puis sans ambiguïté aucune. On pense ainsi au lien tissé avec les bases américaines et la mise en circulation d’armes dans Jugatsu, mais plus encore ces images de débarquements au début de Takeshis. Mais penser que cette présence serait une simple critique de la présence américaine serait trop simple. Ainsi, nous reviendrons sur les modalités de représentation d’Okinawa en commençant par Jugatsu. Il est en effet significatif que dans le premier récit cinématographique du cinéaste où apparaît ouvertement Okinawa, le récit s’installe dans la rêverie d’un homme aux toilettes à Tokyo.
Tristan Chiffoleau, Étudiant à l’ENS de Lyon
Mémoires d’Okinawaïens / Mémoires « insulaires »
Le 18 juin 1908, 791 fermiers venus d’Okinawa débarquent du Kasato Maru dans le port de Santos pour venir travailler dans les plantations de café proches de São Paulo, estimant qu'il ne valait pas la peine de s'installer plus loin dans les terres brésiliennes alors qu'ils rentreraient chez eux bien assez tôt.
L’intervention portera essentiellement sur le documentaire Okinawa Santos (オキナワ サントス) de Yoju Matsubayashi qui se concentre sur un épisode peu connu et
traumatisant de l’histoire nippo-brésilienne, la relocalisation forcée de la communauté japonaise et okinawaïenne de la ville le 8 juillet 1943. Matsubayashi explore la position et l'héritage de la communauté de la diaspora, dont la majorité était originaire des îles d'Okinawa plutôt que du reste du Japon.
Ainsi, à travers l’étude de ce film, nous nous pencherons sur le rapport entretenu entre les Okinawaïens et les Japonais de l’île principale en Amérique du Sud mais également sur la question de l’héritage okinawaïen à l’étranger. Plus encore, il conviendra de dresser un parallèle avec le travail de John Junkerman et émettre l’idée d’une dimension circulaire qui serait le propre d’êtres que l’on pourrait nommer « insulaires » ou que l’on aurait « insularisés », tant par leur localisation géographique que par la singularité de leur destin, se retrouvant donc de la même manière que l’est une île, isolés. De fait, comme l’indique le titre du documentaire de Yoju Matsubayashi, Okinawa/Santos donne à voir les deux versants d’une même réalité : le titre est lui-même en miroir. Le film parle d’Okinawaïens (qu’il est donc primordial de dissocier des Japonais) ayant déjà subi une première acculturation en étant annexés au Japon puis une deuxième fois avec l’arrivée des Américains (avec l’accord du Japon) à l’issue de la Seconde Guerre Mondiale comme le montre très justement le film de John Junkerman Okinawa : the afterburn, présenté au Festival International du Film Documentaire de Yamagata en 2015. En arrivant au Brésil, étant assimilés à des Japonais, les Okinawaïens subissent alors une troisième fois, une négation de leur identité. Coup du sort, certains décident de rester au Brésil après la guerre car ne se sentant déjà pas chez eux à cause de la domination japonaise et l’interdiction de parler le dialecte, mais surtout du fait de la présence des bases militaires américaines, autant se trouver dans un pays nouveau et créer quelque chose à partir de rien, et ce, malgré le racisme.
Discussion autour du paysage et l’environnement à La Réunion
Carpanin Marimoutou, Poète et professeur, Université de La Réunion et Michaël Ferrier, Écrivain et professeur, Université Chūō (Tokyo)
Panel : Nature et technologie
Ilan Kelman, Professeur, University College London
Islandness and disaster risk personalities: Examining Réunion and Japan
Seascapes--typically melded with the landscape, airscape, and ecoscape--have long presented fear and hope for islands and islanders. They imbue fear through storms and waves that are made to become disasters by failing to prepare for potential hazards or to mitigate their impacts. They proffer hope through livelihoods and connections creating and supporting island life. Réunion and Japan both experience continuous seascape-induced fears and hopes, documenting island lessons for how and why disasters occur--and, more importantly, how disasters could be avoided. These locations thus raise questions about whether or not islandness confers particular characteristics within a location's disaster risk personality.
This presentation explores, for Réunion and Japan, island-induced imaginaries and realities of dealing with disasters (fear) and, preferably, averting disasters (hope). The specific focus is on the seascape interacting with other island and islander elements and traits. Examples of these interconnections are volcanic eruptions into and under the sea, human-caused climate change impacting ocean-based hazards, and the ever-evolving land-water interface from the tides. The key within the resulting, dynamic disaster risk personalities is not conflating potential hazards and disasters, but rather recognising how islandness demonstrates their distinctiveness. Lessons to exchange between Réunion and Japan support wider recommendations for island locations seeking hope in using the seascape to stop disasters, thereby supplanting fear of disasters.
Phillipe Wellnitz, Maître de conférences HDR, Université Paul-Valery Montpellier III, équipe de recherche IRIEC (études culturelles)
Paysage littéraire après Fukushima
La triple catastrophe de Fukushima a complètement remodelé les paysages du Japon dans ses équilibres écologiques, mais aussi politiques, intellectuels et artistiques. De nombreux auteurs japonais comme Kenzaburô Oé - qui déjà en 1989 intitula son discours du prix Nobel de littérature «Moi, d’un Japon ambigu» (là où 25 ans auparavant, l’autre prix Nobel japonais, Yasunari Kawabata prit la parole sous le titre « Moi, d’un beau Japon ») - ont remodelé leurs écritures après Fukushima ou comme l’a dit Ryoko Sekiguchi, il y a «un avant et un après Fukushima dans la littérature japonaise ».
Mais cette onde de choc a aussi touché les littératures occidentales comme en témoignent de nombreux auteurs français (Laurent Mauvignier, Eric Faye, etc.) et européens (Elfriede Jelinek, Adolf Muschg, etc.) qui ont pris cette catastrophe planétaire comme point de départ de leurs récits littéraires.
Au-delà de cette création littéraire « intra-européenne », nous essaierons d’étudier comment des autrices/auteurs basés au/originaires du Japon ont transmis ce remodelage des paysages physiques et intérieurs aux lecteurs en-dehors du Japon.
Fabiola Obamé
ATER, Université Paris VIII
Penser la crise écologique dans les œuvres de Jiro Taniguchi et Monique Agénor
Le paysage est un lieu de savoir historique qui encode et mémorise des « façons de faire » propres à une collectivité étant en mesure de transmettre des représentations cognitives et de diffuser des pratiques culturelles. En raison de la dimension mémorielle et historique de certains éléments environnementaux, on associe de plus en plus la narrativité d’une histoire collective à celle de ses paysages qui participent à fonder son identité. Ceux-ci permettent de visualiser « ce qui a été » puisque le paysage est une création humaine. En effet, selon Alain Corbin « Le paysage est affaire d’appréhension des sens, mais il est aussi construction selon des ensembles de croyances, de convictions scientifiques et de codes esthétiques, sans oublier les visées d’aménagement ». Pour celui qui regarde le paysage, cet espace devient un tableau qu’involontairement on compare à d’autres que l’on connaît. Cette perspective comparée révèle ce qui influence le rapport et l’intégration à l’espace. Et, dans une dynamique écologique, cette comparaison rend visible la crise environnementale puisqu’elle dévoile l’histoire de l’homme et de l’environnement d’un pays l’autre ou d’un siècle à l’autre à partir de la focalisation de celui qui regarde. Dans une analyse écocritique, nous analyserons les liens de compatibilités entre l’humain et l’espace naturel dans les œuvres de Jiro Taniguchi et de Monique Agénor en mettant en avant la notion d’écoumène illustrant la dimension historique d’un lieu et les liens d’interdépendance entre l’humain et l’espace.
Discussion « Fukushima, mon furusato » et « okinawa »
Élise Domenach, Directrice de la recherche École Nationale Supérieure Louis-Lumière, Mélanie Pavy, Artiste plasticienne, docteure du programme SACRe et, Élodie Royer, Artiste plasticienne, doctorante du programme SACRe
Discussion sur la perte du « furusato », le chez-soi, dans les zones irradiées du Tohoku, ainsi que sur les enjeux environnementaux et quotidiens des okinawans. Autour de l’installation Mon Furusato (2018, 60mn) de Mélanie Pavy et okinawa d’Élodie Royer, présentées dans le cadre du colloque. Avec la projection d’extraits de films récents sur la catastrophe de Fukushima (de Tomita Katsuya, Gilles Laurent, Komori Haruka...)
Élise Domenach (Professeure en études cinématographiques ENS Louis-Lumière, auteure de Fukushima en cinéma. Voix du cinéma japonais (UTCP Booklet, 2015, et de Le Paradigme Fukushima au cinéma. Ce que voir veut dire (201-2013) (Mimesis, 2021) » et Mélanie Pavy (artiste, docteure SACRe) et Élodie Royer (artiste, commissaire d’exposition indépendante et doctorante à l’ENS au sein du laboratoire SACRe).
Panel : Entre îles et métropoles
Nicolas Lucic, Doctorant, CEMOI, Université de La Réunion UMI SOURCE, UVSQ– Paris Saclay
Statut Politique et Développement économique : le cas des petits territoires insulaires
La littérature sur le développement insulaire a largement discuté de la manière dont le statut politique (pleinement affilié, autonome, souverain, ...) pouvait affecter les trajectoires économiques de diverses îles. Que ce soit sur le plan économique et sanitaire (Bertram, 2014) ou avec une évaluation générale à travers 25 variables (macroéconomiques, démographiques, sanitaires et touristiques) comme dans l'étude de McElroy et Pearce (2006), les territoires affiliés ont de meilleurs résultats. Ce fait stylisé occulte la complexité des arrangements politiques existant dans le monde insulaire. Ceci est particulièrement important dans le contexte d'une forte hétérogénéité entre les îles, indépendamment de leur statut politique. Néanmoins, les îles affiliées restent (largement dans certains cas) en deçà de leurs métropoles (Hoarau, Mélin-Soucramanian, 2016) dans toutes les catégories d’indicateurs. Ce constat de l’arrêt de la convergence s’observe dans toutes les régions ultrapériphériques (RUP) de l’UE. Ce niveau se situe aux alentours de 65 à 80% du PIB/tête national. De manière très frappante, Okinawa se situe également dans cette tranche, avec un arrêt marqué de la convergence dès le début des années 1990, très proches des dynamiques à l’œuvre dans les Outre-Mers Français (y compris la Réunion), ce qui indique bien l’intérêt de sa prise en compte dans ce travail compréhensif.
Notre objectif est de déterminer si les différents types de souveraineté sont liés à des performances différentes. Pour ce faire, nous procédons à des comparaisons selon deux axes : d’abord entre les deux groupes affiliés et indépendants et ensuite entre les quatre sous-groupes institutionnels délimités par notre méthodologie ci-dessus. Nous montrons (entre autres) que les territoires plus autonomes ont un niveau de développement économique plus avancé que les PEI pleinement affiliées.
Dans le cadre de cette communication, une comparaison Okinawa-Réunion sera proposée notamment par l’intermédiaire de faits stylisés. A notre connaissance, les Ryūkyūs sont le seul territoire insulaire ayant suivi une trajectoire institutionnelle tout à fait remarquable, à savoir indépendance puis autonomie puis affiliation complète, à l’inverse de celle du reste du monde insulaire où l’on retrouve domination coloniale, puis affiliation complète (type départementalisation à la Réunion) et autonomie/indépendance. Nous tenterons de comprendre comment, à partir de situations institutionnelles inverses, la situation post-coloniale des deux territoires Réunion et Okinawa révèlent des situations économiques remarquablement proches.
Emmanuel Parraud, cinéaste, en discussion avec Mounir Allaoui
La relation entre la « métropole » et La Réunion, dans la production économique des œuvres cinématographiques et dans leurs thématiques.
Précédée de la projection de Adieu à tout cela (2010), 43 minutes
Ouverture de l’exposition
«Le Japon au regard de La Réunion/La Réunion au regard du Japon »
avec des travaux de Mélanie Pavy, Amie Barouh et Elodie Royer commissariat de Mounir Allaoui et Élise Domenach
le 7 décembre à 18h00 , Lieu : Salle d’exposition de l’ESAR
Mélanie Pavy
Mon Furusato
Série de 10 monologues, 60’, 2018
Cette installation vidéo, composée d’une série de monologues, ne constitue pas un témoignage sur la grande catastrophe de l’Est du Japon. Il ne s’agit ni d’un état des lieux, ni d’une enquête, ni d’une analyse de cette situation a priori inconcevable qui consiste à vivre dans un territoire irradié. Ce que j’ai cherché auprès des habitants du village de Tôwa, trois années durant, c’est la manière dont ils continuent à faire récit malgré et avec la catastrophe qui a fondamentalement et aléatoirement modifié leur territoire. Et j’ai imaginé cet espace noir comme une scène. Les souvenirs s’y construisent dans la répétition des mêmes mots, dans leur contradiction parfois et dans le dépliage progressif de la mémoire qui se fabrique depuis lors. Une manière de déceler dans la matière même de la mise en récit, les compositions subtiles qui permettent d’intégrer une catastrophe invisible et imperceptible dans la représentation préexistante du territoire natal (furusato).
Furusato : « lieu (maison ou village) où l’on a vécu, que l’on a laissé derrière soi et où l’on revient éventuellement. Le mot implique la séparation, la peine qui en résulte, mais contient aussi en puissance l’apaisement du retour » Augustin Berque - Le Sauvage et l’Artifice - Gallimard, 1986
CRÉDITS :
Réalisation et image - Mélanie Pavy Son et traduction - Gaspard Kuentz Collaboratrice - Sophie Houdart Mixage - Matthieu Deniau Étalonnage - David Bouhsira
Production : Les Films de la Jetée.
Grâce au soutien de la Collectivité Territoriale de Corse, de la FEMIS / doctorat SACRe - PSL Université, du DICREAM / CNC, de la Galerie Les Filles du Calvaire, de F93 - Marc Boissonnade et le collectif Call it Anything.
Amie Barouh, en collaboration avec Elodie Royer
okinawa, 2023
Installation vidéo et sonore (27 minutes)
L'installation vidéo okinawa est née d'un dialogue entre Amie Barouh, artiste et cinéaste, et Elodie Royer, commissaire d’exposition et chercheuse, dans le cadre de son travail actuel qui s’attache à relier des pratiques d'artistes femmes ancrées dans différents territoires touchés par des catastrophes et des bouleversements environnementaux au Japon. C’est dans cette dynamique que le film a été tourné lors d'un travail de terrain à Okinawa à la rencontre d’artistes et de lieux abîmés, d’activistes et de chamanes, ayant en commun d’entretenir des liens profonds avec leurs milieux de vie.
À travers les voix, les visages et les paysages rencontrés, okinawa est à la fois une traversée onirique dans l’épaisseur spatiale et temporelle de cet archipel et un témoignage de ses enjeux géopolitiques et environnementaux — du quotidien de ses habitants aux manifestations contre les bases américaines, de soirées partagées autour d’un karaoké aux luttes pour la préservation des écosystèmes menacés par la militarisation toujours grandissante de ce territoire.
Avec, par ordre d’apparition, les voix du collectif Henoko blue qui milite en canoë contre l’expansion des bases militaires sur la mer dans la baie d'Oura, de la photographe Ishikawa Mao, de Perry appartenant au Corps des Marines des États-Unis, de l’artiste et vidéaste Yamashiro Chikako, de Sawa Koyado, chamane à Kudakajima, et de Yanchii, garagiste à Ginowan.