Présent - Sunanagnosis 2

I. Pratique spirituelle de l'attention au présent

L'attention au présent est la Prosochè, qu'on peut traduire aussi par conscience. Cette attention toute particulière au moment présent est une spécificité des Pensées de Marc Aurèle qu'on ne retrouve pas chez les autres maîtres du Portique, mais c'est bien un héritage stoïcien. 

Cette conscience est une certaine manière d'entrer en relation avec le réel. En quoi consiste-t-elle?

1. Tout d'abord : à regarder le passé qui n'est plus et le futur qui n'est pas encore comme des indifférents. Il ne dépendent pas de nous. Mais le moment Présent est le levier qui nous permet d'agir et de nous libérer. Cela nous permet de ne pas nous laisser distraire ou détourner d'une action efficace par les vains espoirs ou les mornes regrets. On ne vit qu'au présent. 
"Accomplis chaque action comme si c'était la dernière" (Pensées, II, 5,2) Le présent seul a une vertu; il est le point où s'insère efficacement notre liberté.
2. Isoler l'instant exactement : diviser une difficulté en une succession d'instants pour mieux la résoudre, au lieu de la prendre "en bloc". Marc Aurèle prend les exemples de la musique et de la danse dont les difficultés se résolvent en analysant, c'est-à-dire en les réduisant aux éléments simples qui la composent.
3. Et biensûr, le souffle est chez les stoïciens comme chez les bouddhistes, une porte d'entrée dans le moment présent. Ce propos de Marc Aurèle est bien connu : "En te levant le matin, rappelle-toi combien précieux est le privilège de vivre, de respirer, et d'être heureux". Et pour approfondir les conditions de cette pratique du souffle, en VIII, 54 : "Ne plus seulement respirer avec l'air qui t'entoure, mais penser maintenant avec cette pensée qui entoure toute chose. Car la puissance de la pensée n'est pas moins répandue partout et ne pénètre pas moins celui qui peut l'attirer que l'air ne fait en celui qui peut l'inspirer". Il s'agit donc de mixer une intention avec la conscience du rythme respiratoire, pour ne pas s'abrutir dans la torpeur d'un réflexe physiologique, mais bien donner du souffle à une pensée directrice.

Quel en est le fruit? Bienveillance, joie et sérénité (Pensées, XII, 3-4). 


II. Définition du Présent

Le Présent ne désigne pas la limite mathématique entre le passé et le futur, obtenue par une division indéfinie de la ligne du temps. Car un tel présent, finalement, est introuvable, n'existe pas, fuit plus vite qu'une goutte d'eau entre les doigts.
Le présent, dit Marc Aurèle, s'entend kata platos, au sens large : c'est-à-dire comme un flux qui a une certaine épaisseur, laquelle dépend de notre intention. Par exemple, quand j'écoute une musique, je saisis chaque note dans l'épaisseur de la mélodie qui la porte comme un fleuve. Cette épaisseur est ce que Bergson, pour la distinguer du temps mathématique abstrait, a appelé : la durée. 
Cette Durée est une manière de comprendre le sens des choses en le reliant tout de même. Ce n'est donc pas une analyse pure, mais un découpage intelligent puisqu'il relie de manière à créer du sens. 
Cependant, pour Marc Aurèle ce découpage n'est pas seulement le fait d'une conscience qui interprète le sens, car le présent est lié à la totalité universelle des causes qui constituent le Cosmos. Il ne s'agit pas de produire du sens arbitrairement, et comme au hasard car il n'y a pas de hasard, mais un Destin que filent les Moires. C'est ce Destin que l'attention précise au présent vise à comprendre. C'est pourquoi la conscience de l'instant présent est "une connexion sacrée" (Pensées, IV, 40; VI, 38; VII, 9)
Remarquons donc enfin à la lecture de ces paragraphes, que cette conscience a le sens de l'Amour, d'une union, d'un consentement - selon le commentaire de Marc Aurèle autour d'une formule latine qui ne s'emploie pas/plus en français : "cela aime à arriver" (X,2). 
Ce consentement est très différent de l'Amor Fati nietzschéen, lequel est beaucoup plus tourmenté, dionysiaque puisqu'il est un consentement à tout ce qu'il y a d'irrationnel dans ce Destin. Mais il flotte chez Marc Aurèle le parfum d'une Infinie confiance en l'ordre et la raison des choses...  

III. Vertu de l'attention au Présent

a. Il désamorce ou désenfle les émotions qui nous submergent. Détachement. L'observation permet de retrouver le pouvoir de donner ou pas son assentiment aux représentations que nous formons. Il apaise. Sérénité.
b. Et il intensifie en même temps la conscience d'être présent, c'est-à-dire de vivre. Joie. Cependant cette intensification de la conscience de vivre est inversement proportionnelle à celle d'agir (en vue d'un objectif précis). . 

IV. Un (faux) problème classique

Plus il y a de conscience, moins il y a d'intensité dans les actes de la vie. Et inversement. 
Plotin écrit : "Les prises de conscience affaiblissent les actes qu'elles accompagnent. S'ils ne sont pas accompagnés de conscience, les actes sont plus purs, plus actifs, plus vivants". Ennéades, I 4, 10,28
"Il n'est pas nécessaire que celui qui lit ait conscience qu'il lit, surtout s'il lit avec intensité". Ennéades, I 4, 10, 21
Peut-être que nous pourrions lever cette contradiction en rappelant la distinction bouddhiste de l'attention et de la concentration. Cf. sur ce site : rubrique Spiritualité, article : Attention et concentration. La contradiction apparente vient de la confusion entre deux niveaux de conscience bien différents, exprimés clairement par des termes qui sont d'ailleurs eux-mêmes utilisés à tort comme synonymes dans le vocabulaire de l'homme ordinaire. 

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