Discipline du Moment Présent

La discipline du Moment Présent (que Pierre Hadot appelle Discipline du Désir) est au coeur de la Physique  - ou Cosmosophie (la Physique mathématique moderne désignant bien autre chose).
Cette ascèse du Désir (Orexis) concerne ce qui ne dépend pas de nous (ta ouk eph'émin), i.e. ce qui m'arrive de l'extérieur, ce qui est indifférent (adiaphora), et qui inclut, selon Epictète, jusqu'à mon propre corps, les conditions économiques et sociales dans lesquelles je suis né et où je vis, etc.

1. Concernant les événements objectifs
Exercice : Vouloir ce qui se présnte à moi, tel que ça se présente, ou refuser de désirer autre chose que ce que veut la Nature. C'est aussi cela  vivre homologoumenôs tè phusei, en harmonie avec la Nature - prise au sens de cosmos, d'ordre universel ou raison des choses. 
Epictète écrit : "Au lieu de vouloir que les choses arrivent comme tu le souhaites, habitue-toi à les vouloir telles qu'elles arrivent", Manuel, §8. 
Ce que Marc Aurèle exprime en ces termes : "Vivre selon ta Nature, rien ne t'en empêche. Rien ne peut t'arriver contre la raison de la Nature commune", Pensées, VI, 58.

Base d'exercices : 
1. Pratiquer le regard d'en haut. 
2. S'exercer à observer le changement des saisons ou du climat (le temps qu'il fait par exemple - sujet sur lequel bien des gens se plaignent quotidiennement). Tous les événements  : maladies, accidents, catastrophes diverses, et enfin, par la praemeditatio malorum, considérer ma propre mort ou celle de mes proches. 
Et observer les mouvements de l'imagination qui accompagnent ces observations, les réactions spontanées du corps (battements cardiaques, respirations, contractions musculaires diverses, etc.), en prendre conscience. 
Consentir. Sans rechignement, sans monologue incessant, ni ressentiment. Dire oui à ce qui est. 

2. Concernant mon corps : entre la discipline du désir et celle de l'action
La physique peut-elle comprendre la physiologie ou la médecine? 
P Hadot, à la suite d'Epictète, fait un parallèle entre, d'un côté : ce qui dépend (exclusivement) de nous//ce qui n'en dépend pas//ce qui en dépend partiellement, et, de l'autre côté : la logique (nos représentations)//la physique (la Nature)//la vie éthique (le bien que nous avons à apporter à la société). Pour Epictète, la santé ne dépend pas de nous. Elle est indifférente et ne serait pas un bien; Il suffirait d'accepter ce qui nous échoit. 
Mais ce découpage qui peut se déduire de la lecture croisée d'Epictète et de Marc Aurèle, peut paraître sinon rigide, du moins réducteur. 

En effet, trois difficultés majeures se présentent au philosophe-médecin ou au médecin-philosophe : 

1. Dans tout le domaine de la Physique stoïcienne, qui comprend aussi la physiologie ou médecine, certaines choses ne dépendent pas de moi, comme le patrimoine et les caractéristiques génétiques, les maladies génétiques. Mais ne serait-il pas abusif de dire sans nuancer davantage que ma santé, comme Hadot le répète en commentant Epictète, ne dépend pas de moi? 
Elle dépend bien en partie de moi, de choix et d'actes que je peux poser librement - comme c'est aussi, dans le système stoïcien, le cas des actes éthiques qui concernent ma vie en société avec les autres hommes. Ici, il semble que la discipline de l'éthique empiète sur celle de la Physique. 
Puis-je dire, parce que ma santé de dépend pas exclusivement de moi, qu'il soit légitime de la traiter par exemple comme on le ferait d'un tremblement de terre ou du cycle des saisons ? C'est ce que pense P Hadot et c'est sans doute applicable à Epictète, consentant sans plus de commentaire à se voir briser la jambe par Epahrodite et à en rester boiteux pour la vie. C'est peut-être bien vrai pour Pierre Hadot lui-même, ou même pour tout homme dépossédé de son corps et de sa santé par la science médicale et les médecins! Mais était-ce vrai de tout sage stoïcien? Chrysippe n'avait-il pas écrit sur la médecine? 
Ma santé dépend bien en partie de moi, du choix que je fais de l'usage de mon corps (alimentation, sexualité, etc.) et cela produit bien des effets sur ce corps, lesquels ont en retour des effets sur l'esprit et sa capacité à vivre vertueusement.  Dans la mesure où la santé est un indifférent préférable, je dois la traiter selon la discipline de l'action (donc comme non pas comme une fin, mais tout de même comme un but), et non plus selon la discipline d'un désir qu'il faudrait purement et simplement éteindre ou effacer.
Ainsi je prendrai soin par exemple de ne pas accepter, au motif que c'est indifférent, tout ce qui m'est présenté sur la table à manger, ce qui reviendrait à me déresponsabiliser des maladies qui s'ensuivraient; le choix des aliments et de leur quantité dépend de ma vertu (disposition à vivre conformément à la Nature) et contribue à la renforcer  (et notamment, à renforcer la tempérance identifiée comme vertu cardinale).
Nous avons donc là un cas de figure - la santé - auquel la dichotomie d'Epictète ne s'applique pas facilement. 

2. De plus, considérons que d'un côté, la santé puisse bien un indifférent, si indifférent désigne bien ce dont on peut indifféremment faire un bon ou un mauvais usage. Puisqu'en effet, nous faisons bien souvent un mauvais usage de notre santé : pour nous battre en vue d'étendre nos richesses ou notre réputation, pour flatter notre estomac de plats toujours plus nombreux et savoureux, etc. 
Il n'est pas sûr que la santé soit un indifférent préférable, ou alors : elle l'est sous stricte condition!
D'autre part, la maladie n'est pas moins conforme à la Nature. Si l'on voit la maladie comme l'ensemble des symptômes qui expriment l'effort que fait la Nature pour compenser nos déséquilibres, alors la maladie n'est ni mal, ni un indifférent non-préférable - elle fait mal, mais elle est... une opportunité. Elle n'est un mal que pour notre impatience. Pour un stoïcien, il n'y a de bien et de mal que sur le plan moral. 
 
3. "Sustine et abstine" signifie-t-il qu'on doive négliger sa santé comme une chose indifférente, selon les principes d'un stoïcisme radical (celui d'Ariston de Chios)?... Rien n'est moins sûr. Ainsi en supportant, j'ai bien l'air de ne rien faire (allant bien jusqu'à ne prendre aucune drogue prescrite par un médecin), mais ce faisant, je fais exactement ce qu'il faut pour laisser faire la Natura Medicatrix, car elle guérit quand rien ne l'en empêche. On appelle ce principe : homéostasie, tendance de tout vivant à revenir à son état naturel d'équilibre en l'absence de toute perturbation extérieure. 
Dissipons le malentendu : parler de santé comme d'un indifférent semble encourager à la négligence; mais ce n'est qu'une apparence : cela peut dicter au contraire une attention extrême contre toute tentation d'intervenir médicalement dans le processus d'homéostasie - qui ne dépend pas de nous, mais de la Nature. Ici, paradoxalement, l'indifférence est vertueuse, elle est un devoir, un acte convenable ; elle est plus difficile que l'intervention, même si intervenir s'avère le plus souvent inefficace ou contre-productif (I. Illitch). Et c'est bien parce qu'elle est efficace, qu'elle guérit, qu'elle est conforme à la Nature. 

Les belles distinctions que l'on trouve chez les universitaires ne vont pas sans difficulté pour celui qui veut vivre en stoïcien, i.e. en accord avec la Nature : et cela ne doit pas nous effrayer, car les stoïciens anciens, grecs ou romains, n'ont jamais eu la prétention de produire une doctrine définitive, totalisante. Il n'y a pas un stoïcisme, mais des efforts de simplification pour l'apprentissage, à visée pédagogique; vivre est autre chose. 
La tripartition du système stoïcien n'est pas sans intérêt pédagogique, comme l'a montré P. Hadot, mais elle ne s'applique pas systématiquement aux pratiques de la vie quotidienne. Je dirais en résumé qu'il y a bien un système stoïcien (pour souligner l'interrelation forte des questions posées), mais pas de doctrine totalisante (pas de tentation de croire que le système épouserait si bien les articulations du réel qu'il n'y aurait plus à rajouter et que tout autre compréhension du système serait hétérodoxe ou hérétique - ce qui relèverait du délire). 
Dans la physique stoïcienne, j'inclus donc, au risque de bousculer les efforts de simplification pédagogique, la médecine et les pratiques de santé. Rappelant - ce qui en Grèce ancienne était presque un poncif - que le philosophe est le véritable médecin - chacun proposant sa liste d'exercices qui sont autant de remèdes (pharmakon, et chez Epicure, tetrapharmakon)

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