Discipline de l'Action

Dans le domaine de l'Ethique (concernant la vie familiale, professionnelle, l'engagement politique, etc.), la discipline de l'Action est un exercice de l'Impulsion (hormè).
Elle donne des principes pour agir dans un champ d'incertitude, au milieu de choses qui dépendent de nous et d'autres, qui n'en dépendent pas (on les dit indifférentes). 

Le principe stoïcien fondamental à retenir (on l'appelle dogme) : il n'y a de bien et mal que moral. Ce qui signifie : Les choses, les faits extérieurs ne sont en eux-mêmes ni bons ni mauvais; seules le sont mes pensées et mes intentions. L'intention de bien faire, ou la bonne volonté, est la fin (télos) : on l'appelle aussi vertu (arêté) - une perfection dont le bonheur découle. Tous les autres objectifs ne sont que de simples buts (skopos) : ils ne doivent pas me détourner de la fin que je poursuis. 

Comment s'y prendre ? L'essentiel est de tourner son intention vers le bien; la raison le montre. Cette raison n'est pas un calcul d'intérêt ou une justification raisonnable, encore moins l'argument de l'instinct, mais ce que ma nature (la raison) me montre comme conforme à la Nature, homologouménôs. On appelle vertu, la parfaite disposition à agir conformément à la Nature.
Difficulté : Comment savoir si j'ai une intention bonne, si j'agis par le seul motif de la vertu et non en vertu d'un instinct ou de simples raisons toujours plus ou moins intéressées? Réponse théorique : Au moment de décider, je me recueille et consulte cet accord avec la Nature. 
Un problème surgit aussitôt, que seul l'exercice du discernement (sophia) résoudra : ce choix est-il fiable et comment savoir qu'il ne s'y mêle de mobiles intéressés? Comment m'assurer d'un accord de ma volonté avec la Nature 
Objection en effet : la Voix de la Nature peut s'exprimer par des choix partiaux, se réfléchir ou se déformer sous l'influence d'opinions fausses. Mes choix, que je veux bons (selon Socrate en effet, "Nul ne fait le mal volontairement"), pourraient bien se révéler mauvais, après coup... Pour être honnête, ils sont seulement vraisemblables. Comment s'orienter? 2 grands types d'exercices spirituels sont possibles - qui méritent peut-être d'être assortis de remarques de précaution. Ce sont des exercices de la conscience - des exercices pour une vie plus consciente : 1. l'exercice de la conscience réfléchie (sunésis) et 2.et celui la conscience attentive (prosochè

1. Pratique de la sunésis, la conscience réfléchie ou l'examen de conscience : vouloir en conscience. Ce terme est repris du Manuel, XXIV. 
Je fais des choix, conscient de viser un bien, incertain de vouloir le Bien, et incertain de parvenir à l'atteindre. Cette incertitude justifie une clause de réserve, hypexairesis, subordonnée à la ferme volonté de vouloir, pour exclure toute velléité, c'est-à-dire : 
- une fois fixé mon but (skopos) avec toute la sagesse dont je suis capable, je traverse les obstacles avec courage, sans versatilité, pusillanimité, paresse... - la sagesse (sophia, science de ce qui est bien) et le courage (andreia) étant bien des vertus cardinales qu'il s'agit d'exercer. Et pour souligner que je ne dois pas faire de cette clause un usage trop facile (velléitaire), Marc Aurèle précise : "S'il se trouve un obstacle, on s'en fait une matière, comme le feu dévore les matériaux qu'on y jette, tandis qu'une petite lampe en aurait été étouffée; mais le feu éclatant a vite fait de s'assimiler ces matériaux, il les consume et grâce à eux, il s'élève davantage" (Pensées, IV, 1)
- mais quand je comprends in fine que j'affronte un destin contraire, j'exerce donc avec prudence (sophrosuné, science de ce qu'il faut faire ou pas) ma "clause de réserve" : je peux finalement choisir de renoncer à ma volonté initiale et de consentir au destin. Ici, l'avis d'un directeur de conscience/ami  qui permet d'élargir mon point de vue est conseillé.
Comment savoir si j'ai fait le bon choix, si ma volonté s'accorde à la Nature? 
"Chrysippe dit lui-même : "(...) Si ces principes te rendent impassibles, c'est qu'ils sont conformes à la nature" - Entretiens, i, 4. Faute d'un critère a priori, je dispose d'un critère a posteriori : les choix faits, les actes engagés, plus d'agitation ou de déchirement, je suis en paix. Ni désir (hormè) ni aversion (aphormè) ne m'inclinent plus. Plus rien n'est vu comme danger, ni personne comme ennemi. Tout est bien. Quiétude. 

Au coeur de l'incertitude : cas extrême de l'acrasie. 
Je peux rencontrer une difficulté particulière (qui contredit le principe socratique énoncé plus haut), éprouver le besoin de faire une chose dont j'ai cependant conscience qu'elle est mauvaise (Aristote a donné à cette attitude le nom d'acrasie) : je vois le bien et je fais le mal. 
Solution 1 : P.M Schuhl pense que, pour en sortir, la méthode stoïcienne consiste à opposer de façon mécanique la force de bonnes inclinations (joie, circonspection désir raisonné) aux passions aveugles (Descartes et Spinoza avaient déjà insisté sur cette idée). Il s'agit d'exercer sa prudence (sophrosunè). Notamment en affaiblissant ces passions par la pratique des austérités (jeûne, etc.) sur laquelle ont particulièrement insisté les Entretiens d'Epictète.
Solution 2 : L'acrasie peut aussi s'expliquer par une certaine confusion des motifs, par un conflit ou ou des contradictions concernant l'idée que je me fais du Bien à rechercher. C'est donc parfois plutôt un défaut de sagesse ou de connaissance (sophia).  Dans ce cas, l'acrasie n'est plus une objection à la thèse de Socrate (puisque je ne vois pas vraiment où sont le bien et le mal, je ne mesure pas l'ampleur et les conséquences de ce que je veux faire) et la maïeutique socratique est suffisante pour résoudre la situation.



2. Pratique de la conscience attentive, ou l'Attention au moment présent (Prosochè)
Pour aiguiser sa sagesse afin de mieux agir au moment voulu, les Pensées de Marc Aurèle ont développé l'exercice original de la Conscience du moment présent (prosochè). Sans lutte contre les passions, ni questionnement intellectuel ou discursif, mais par le seul pouvoir dissolvant de l'observation, l'étau se desserre, allégeant le torrent des désirs impétueux et permettant de retrouver avec plus de douceur la direction de ma volonté, et la mettre au service de la Nature. C'est dans l'âme comme un grand calme après la tempête (ataraxia). C'est par la Conscience attentive (prosochè) qu'un recueillement apaisé permet de réfléchir sans trouble les conseils de la Nature, comme l'eau limpide et sans vague d'un lac dans laquelle se réfléchit l'univers.
Lorsque je me transforme en champ de bataille, dans le tumulte de l'effort, comment puis-je savoir si mon volontarisme ne sert pas finalement d'autres passions? Comment savoir si tout en pensant combattre les passions, je ne continuerais pas de poursuivre à mon insu des buts opposés, tout aussi exagérés, tout aussi passionnés? 
Cependant, sans doute, les deux approches, celle d'un combat contre les passions, et celle plus douce, de l'attention, ont toutes les deux leur place chez les stoïciens, selon les profils psychologiques ou selon les circonstances. 

Remarque : deux distinctions essentielles de la pratique éthique
Parmi les choses indifférentes (qui ne dépendent pas de nous), il est raisonnable de distinguer celles qui sont cependant préférables (proegmena) et celles qu'il vaut mieux éviter (aproegmena). Attention de bien distinguer ce que l'on peut accessoirement choisir, et ce qui est essentiellement à rechercher. Attention de bien distinguer ce qu'on peut éventuellement se donner pour but (skopos) et ce qu'on se propose comme fin ultime (télos). Attention de bien distinguer les valeurs naturelles (les indifférents préférables) et le Souverain bien, le bien absolu, qui ne tient qu'en ce qui dépend de nous : la volonté bonne et la représentation adéquate. 

Conclusion : Pour agir, faute d'une parfaite sagesse, vivre une vie qui "convient".
Faute d'une action parfaitement vertueuse, correcte ou sage (catorthoma) uniquement motivée par l'intention de bien faire en se conformant à la Nature, ou à côté d'elle, la discipline de l'action me dit qu'il y a place, plus modestement, pour une action convenable (kathékon) guidée par des raisons probables en direction de ces indifférents préférables (calcul utilitaire conforme à la Nature). Telle est la vie qui convient. A coté des sages trop rares ("un tous les cinq cents ans", disait-on dans l'école), il y a en effet des philosophes, i.e. des amis de la sagesse qui, faute d'accomplir des "devoirs parfaits", quelles que soient les raisons qui les y poussent, font ce qui convient au mieux. 
Par exemple, la Nature m'encourage à me conserver et veiller à mon intégrité physique. Mais si, au cours de telle maladie, l'amputation pouvait pour me sauver la vie, la calcul rationnel des avantages qu'il y a à la tenter doit me pousser à la risquer parce que c'est, dans ce cas, ce que je pense être vraisemblablement le mieux pour me conserver et agir conformément à ce que la Nature veut pour moi. Ne vivons-nous pas pour l'essentiel dans la contingence? Ce calcul est sans doute incertain et risqué, mais il est d'un genre qui est celui qui se présente quotidiennement à moi. Le bien que j'en attends est seulement vraisemblable, mais c'est sur l'idée que je m'en fais que je dois asseoir des choix et avancer dans la vie. Je ne fais donc pas des choix parfaitement convenables, mais du moins, faut-il dire humblement,  je fais quand même des choix et des actes aussi convenables que possible - aussi éloignés du caprice personnel que d'une triste résignation à l'ordre de la Fatalité
Il n'est donc sans doute pas juste de traduire Kathékon par devoir, et on ne devrait pas dire que le stoïcisme est une philosophie du devoir, mais plutôt une philosophie des actes convenables - ceux qui conviennent au mieux avec ce que la Nature veut en moi. Devoir? Non, au lieu d'un terme qui sent les ordres rigides et l'obéissance aveugle, se souvenir que kathékon invite à raisonner encore et encore sur les motivations de mes choix - jusqu'à ces choix n'aient plus d'autre raison que de bien faire, ou ce qui revient au même, jusqu'à ce que mes choix ne soient plus que la volonté de la Nature s'exprimant librement à travers moi. 
Kathékon,  action convenable - terme qui contient au fond le défi suivant : jusqu'à quel degré de clarté puis-je pousser la conformité de mes choix avec la Nature? Tel est le critère auquel se mesure la sagesse, la profondeur d'une vie.
Dès lors que ces choix s'exercent dans la sphère du simplement probable et de l'incertain, ils doivent être constamment requestionnés et reprécisés. 
C'est cet exercice de la raison qu'encouragent les questions bienveillantes et avisées d'un directeur de conscience - exercice dont la répétition est d'autant plus nécessaire que mes choix sont bordés d'incertitudes. Plus encore que dans les deux autres domaines de la pratique stoïcienne, c'est dans le domaine de l'éthique que la parénétique - direction de conscience - joue, pour débusquer les biais possibles, un rôle déterminant - exercice infiniment délicat puisqu'il exige un franc-parler sans faille (parrhésia) et une bonne connexion empathique.
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