Vivre (en stoïcien) (2017)

Vivre, c'est essentiellement pour moi, vivre en philosophe. Vivre en philosophe, c'est vivre en stoïcien, non pour se ranger sous une étiquette, mais parce que le stoïcisme reste pour moi une philosophie de la vie, une philosophie qui veut nous relier à ce qu'il y a de vivant en nous. 
Le stoïcisme est une ascèse, et par ascèse j'entends seulement : un ensemble d'exercices en vue d'une sagesse libératrice qui donne accès à une joie sereine (eudaimonia/apathéia/tanquillitas). Il ne s'agira donc pas de tyranniser ses appétits, ni d'enfler la rhétorique de la lutte contre les plaisirs (car si les plaisirs nous promettent de faux bonheurs, ce ne sont pas des maux : ce sont simplement des "indifférents", dans la mesure où le bonheur n'en dépend pas). 
Le stoïcisme fut synonyme de philosophie ou de vie philosophique dans l'antiquité grecque et romaine. Mais le mot "philosophie" ayant fini par désigner aussi un exercice purement spéculatif, tendant d'ailleurs à être réservé à des professionnels, nous ne pouvions plus aujourd'hui le garder tel quel, sauf à nous ghettoïser nous aussi. Même si les formules étaient jadis synonymes, nous préférons donc dire à l'interlocuteur de notre temps : vivre en stoïcien, plutôt que vivre en philosophe
Tous les termes de cette formule mériteront d'être redéfinis. 
Pour les stoïciens, ce but - ce bonheur, qui désignait seulement en ancien français le bon heur (en deux mots), c'est-à-dire la bonne chance - n'est pas l'effet du simple hasard ou de la fortune; il ne s'atteint pas non plus à la manière dont vivent aujourd'hui les philosophes écrivant des livres érudits et menant des recherches savantes, mais par des exercices plus spirituels qu'intellectuels dans 3 domaines différents, qui forment système et ne peuvent en pratique se dissocier les uns des autres : 
1. L'éthique, inspirée de l'exemple de Socrate : elle définit un but, la vie bonne, conforme à la Nature (homologoumenôs tè physei), et comprend la politique au sens large d'une vie de relation profitable aussi aux autres.
2. La logique, inspirée des Mégariques et d'Aristote: elle permet de résoudre les contradictions, de clarifier son langage pour avancer plus clairement, dans le dialogue de l'âme avec elle-même (ce que nous appellerions une psychologie) et dans les conversations "utiles" que nous partageons avec les autres. 
3. La physique, inspirée de la Physique héraclitéenne du Feu : elle comprend la cosmologie ou cosmosophie (une certaine idée de la Nature où chacun doit finir par trouver sa juste place) et la physiologie humaine (santé, diététique, usage du corps) - champs d'études prioritairement utiles au progrès vers la sagesse. 
Les auteurs à lire et relire sont : Epictète, Marc Aurèle, Sénèque. (Mais aussi, éventuellement, tous les autres textes qu'on peut trouver plus ou moins traduits du grec ou du latin sur le Net par des spécialistes). 

L'essai ci-dessous donne une version synthétique mais pratique du stoïcisme, puisque le stoïcisme est la vie philosophique; comme Pierre Hadot a passé sa carrière et ses dernières années au Collège de France à le montrer, il ne veut pas à informer, mais nous former ou transformer; il ne nous invite pas à des débats théoriques mais à une expérience, une manière de vivre. 
Dans les pages qui composent cet essai, les éléments théoriques resteront donc à l'état d'allusion, sauf dans les deux derniers chapitres concernant les racines historiques du stoïcisme et son antidogmatisme. Même le lexique bouddhico-taoïste placé en annexe, a une visée pratique : il doit servir à tous les méditants bouddhistes (1 million de personnes en France recensées dans les années 2000?) qui veulent enrichir leur pratique par une méditation sur le sens de la méditation - cela me semble important pour éviter de dormir en méditation comme on le voit trop souvent dans les Centres, et pour éviter, selon les mises en garde de Nietzsche, que le bouddhisme ne se réduise à un narcotique pour l'Occident. Il mérite mieux. Nous méritons mieux.