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Méditer

Conférence pour le Collège Technique de la Fédération Française de WAEMC, printemps 2009.

Qu'appelle-t-on méditer? Ou : "la grenouille au fond du puits".

Méditer renvoie à cinq types de pratiques que l'on peut distinguer en fonction de certaines notions clés.
1. Le sens bouddhiste ou hésychaste nous donne l'occasion de préciser l'étymologie du mot : in medio stare. Méditer, c'est se tenir au milieu. Espace qui sépare le passé du futur, le Milieu est le Présent. Present (en latin, praesse) : ce qui est (esse) là, devant (prae).  Il s'agit de se tenir dans cette présence que les traditions juives et chrétienne orientale appellent yod hé vav hé, c'est-à-dire Je suis Celui qui est, l'état d'Etre. Comment cultiver cette présence ? Par la conscience du souffle - nepsis dans la Philocalie, et spécialement dans la tradition johannique où l'on connaît Dieu en pneumati kai aléthéia, c'est-à-dire dans le souffle et la vérité. Cette recherche de la présence est aussi caractéristique de traditions non-déistes : par exemple chez les bouddhistes théravadins et la pratique d'anapanasati. Il s'agit dans tous les cas d'exercer un esprit compris comme coeur, lequel est moins le siège des sentiments que le lieu vide, le non-lieu, un lieu où il n'y a plus lieu de penser mais d'être. 
2. Au sens philosophique, la méditation renvoie à un exercice plus intellectuel : la méditation est l'examen de conscience (de Socrate à Pierre Hadot, en passant par les Stoïciens ou même Descartes). Cet examen est un examen des pensées ou des idées que nous nous faisons des choses, une recherche de la vérité sur soi ou sur le monde. Ainsi des fameuses Méditations Métaphysiques où Descartes fondait une nouvelle conception de la Vérité qui deviendra celle de la science moderne. Cet exercice intellectuel de la méditation consiste à cibler des priorités ("conduire par ordre ses pensées" dira Descartes), être conséquent avec soi-même, que ce soit sur des questions de conduite morale, de choix politiques ou de problèmes scientifiques. En Orient, c'est Confucius qui incarne le mieux cette pratique de l'examen de conscience, lui qui disait "s'examiner chaque jour sur trois points" (voir ses Entretiens I, 4). 
3. Au sens philosophal, la méditation est un effort pour se transformer soi-même, pour élever son niveau de conscience (métanoia). "Médite et tu t'initieras", dit un rituel alchimique. Dans les traditions philosophales, l'imagination créatrice joue le rôle de levier que la tradition philosophique réservait à la raison. Geber, Flamel, Paracelse et alii forment une tradition hélas peu lue dans les lycées et les universités, mais digne d'intérêt, comme ont su le montrer, à la suite de G. Bachelard, Henri Corbin, Glibert et récemment Françoise Bonardel (Sorbonne). L'imagination créatrice transforme grâce aux symboles qui plongent dans les profondeurs obscures de l'âme (le plomb), transformant le pathos ténébreux en lumière sereine, en Or philosophal.
4. Mais sommes-nous bien sûrs d'avoir un Moi, un ego à transformer? Pour les bouddhistes, la réponse est résolument négative : l'ego n'est qu'une illusion, ou la somme des illusions que nous nous faisons sur nous-mêmes; et pour les taoïstes eux-mêmes, il s'agissait aussi d'oublier l'ego, plutôt que de le transformer. Se tenir dans un état d'oubli : méditer chez Zhuangzi, se dit en effet zuo wang, i.e. s'asseoir et oublier. Le taoïsme insiste sur le Vide (en ch. Xu), qu'on peut comprendre comme silence mental, dissolution de l'illusion d'être un moi consistant face au monde. Comment ? Par la culture des énergies, qi, par l'alchimie interne, nei gong, nei dan. Remarquons que, sous de tout autres latitudes, la tradition chrétienne hésychaste a insisté sur la notion d'énergie (reprise au vocabulaire d'Aristote, energeia) - notion particulière au christianisme d'Orient qui la développe avec Saint Grégoire Palamas au 14e siècle sous le concept des énergies incréées. La méditation consiste à traverser les Ténèbres de l'âme pour rencontrer la lumière divine, ses énergies incréées. Mais cet Oubli est en même temps une Mémoire, Mnémè tou théou, le Souvenir essentiel, le souvenir de Dieu.
5. Méditer, cela peut signifier aussi trouver sa place dans le monde, mettre le monde en ordre. Cosmos en grec désigne le monde, mais aussi l'ordre, et même la beauté. De nombreuses traditions ont souligné la vertu des rituels dont la fonction est d'ordonner, hiérarchiser et séparer le profane du sacré. Rituel vient de la racine rit- qui en sanskrit veut dire : ordre. Ce sens du rituel est particulièrement développé chez les Confucéens (en chinois rite se dit li), chez les alchimistes d'Orient et d'Occident (les enchaînements de Taijiquan ou de qigong sont pour certains vécus plutôt comme des rituels que comme des formes ou des enchaînements) ou même dans les traditions religieuses exotériques (les offices sont ritualisés et ne se réduisent pas à des cérémonies).

Bien sûr, toutes ces définitions sont des hypothèses de réflexion, et non des vérités auxquelles il serait demandé de se soumettre ; elles ne comportent nul jugement de valeur. Elles restent descriptives et ont de ce fait l'intérêt de nous ouvrir à d'autres approches possibles de la méditation que celle à laquelle nous adhérons dans nos écoles, nos pratiques religieuses ou spirituelles. Dans une fédération d'arts externes, internes et énergétiques, il est important de creuser notre rapport à l'esprit (l'intellect rationnel? l'imagination? l'intuition?) afin de ne pas les réduire à des disciplines physiques et sportives, et il est important de pouvoir le faire dans un esprit d'ouverture, sans jugement de valeur, dans l'esprit d'un pluralisme des sensibilités. Bref un peu d'anthropologie culturelle ou d'anthropologie du corps, sans se renier ni dénigrer. Mais en nous défiant un peu de notre ego qui, comme la grenouille de la fable chinoise, croit que les environs de son puits lui donne un aperçu exhaustif de la Vérité, et par là se mystifie - ce qu'une tortue marine, passant par là et ne pouvant rentrer dans ce puits trop étroit, s'empresse de lui enseigner! Jing di zhi wa : la grenouille au fond du puits peut peut-être nous faire rire de nos crispations égotiques, et nous permettre de cultiver détente et convivialité. Qui voudrait être une telle grenouille? Sans doute, personne. Mais il paraît qu'on ne rit pas de celui qui sait rire de lui-même...


Bibliographie (indicative)
Confucius, Entretiens, in Si Shu, trad. Couvreur, Taipei, 1972.

Descartes René, Discours de la Méthode, in Oeuvres Complètes, coll. de la Pléiade, Gallimard.

Hadot Pierre, Exercices spirituels et philosophie antique, Albin Michel, 2002.

Meyendorff Jean, Saint Grégoire Palamas et la mystique orthodoxe, Seuil, coll. Points Sagesses, 2002

Philosophes Taoïstes, t. I et II, coll. de la Pléiade, Gallimard.



 
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