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Jean Yves Leloup

J'ai une sincère admiration pour la personne et le travail de Jean Yves Leloup, mais son rapport aux dogmes (celui de la Trinité ou celui de la double nature de Jésus qu'il évoque régulièrement) m'interpelle. 
Vous trouverez qu'il est normal pour le chrétien qu'il est, ancien moine dominicain, prêtre orthodoxe depuis 30 ans, de défendre les dogmes qui sont la pierre d'angle des institutions religieuses, qui en constituent l'identité. Mais quand on rappelle en même temps assez régulièrement que l'erreur est l'oubli de la vérité contraire, cela pose un problème de cohérence. Jusqu'où acceptons nous d'ouvrir nos convictions à une vérité contraire? Il y a là une vraie difficulté, et pas seulement pour JYL - je suis d'accord, et c'est pourquoi je ne voudrais lui tomber dessus à bras trop raccourcis, trop durement.
Cette belle formule de Pascal - "l'erreur est l'oubli de la vérité contraire" - n'oblige-t-elle pas à entendre qu'il y a, concernant par exemple le dogme trinitaire, une vérité du côté des religions et des philosophies antitrinitaires (les monothéismes juifs et musulmans, le déisme et le théisme de la religion naturelle des philosophes des Lumières, etc.)? Lorsque JYL reprend cette formule pascalienne, c'est toujours pour souligner la beauté du travail conceptuel effectué essentiellement par les Conciles de Nicée, de Constantinople et de Chalcédoine - qui parviennent par exemple à surmonter dans l'unité de la personne du Christ la dualité de ses natures, l'une divine, l'autre humaine. Vraiment divin, vraiment humain, renchérit-il. Sans séparation et sans confusion, insiste-t-il encore en reprenant les conclusions des Conciles. Et JYL de montrer avec brio et simplicité, en s'inspirant notamment de la notion jungienne d'archétype et comme l'a d'ailleurs fait C.G. Jung avant lui, la vérité psychologique profonde que contiennent ces conclusions. 
Seulement voilà, ces conclusions nous font oublier la vérité de discours opposé à ces dogmes, par exemple, ceux d'Arius ou de Nestorius, ceux du Judaïsme ou de l'Islam, etc. La ruse intellectuelle des dogmes concilaires qui m'est presque insupportable, c'est d'essayer (et d'avoir longtemps réussi) à nous faire croire que les adversaires de ces dogmes n'ont formulé qu'une parcelle de vérité, une vérité partielle - une vérité que ces dogmes incluraient et dépasseraient. On peut lire le dogme comme une espèce de puzzle intégral/intégratif : pour dissoudre ses adversaires dans sa conclusion, le dogme sélectionne, oublie volontairement, écarte, évacue ce qui est incompatible avec la construction d'un énoncé cohérent. Ce n'est pas un simple dépassement, c'est une interprétation : elle comporte sa part d'arbitraire. 
Je ne dis pas que JYL soit de mauvaise foi, mais je dis que son approche psychologisante du dogme nous fait oublier la violence théorique inhérente à la genèse de tout dogme. 
Cette violence théorique est redoublée d'une violence morale et politique - sur laquelle JYL a la délicatesse de ne pas insister (mais au risque de nous paraître laisser subsister un angle mort dans son discours). Car JYL n'est pas un homme intolérant, loin s'en faut, et une critique ad hominem sur ce terrain serait bien injuste, mais les auteurs des dogmes n'étaient pas aussi tendres! Faut-il rappeler les anathèmes, les excommunications (pour Arius, Nestorius, et alii), et les sanctions physiques, les mutilations qui en étaient parfois le prix ( pour Saint Maxime Le Confesseur par ex, et d'autres!). Il apparaît clairement que c'est moins pour les vérités profondes susceptibles d'éclairer les brebis perdues d'Israel en quête de salut que ces dogmes ont été élaborés, mais pour mieux diriger, gouverner le vaste Empire Romain officiellement christianisé avec Constantin au début du IIIe s.. Comment Constantin lui-même, converti sur son lit de mort, ou son fils Constance II qui était un homme de la plus crasse ignorance en matière de théologie (selon ce qu'en disent les historiens) pouvaient-ils exiger de l'Eglise qu'elle produise dilligemment ces dogmes, si ce n'était d'abord pour des raisons politiques? Il fallait à l'Empire et à l'Eglise qui en était le fournisseur idéologique, une doctrine unifiée. Minimiser le rôle historico-politique de la dogmatique, c'est risquer d'en simplifier outrageusement le sens, et s'empêcher de comprendre comment fonctionnent concrètement ces dogmes quand ils sont maniés par des hommes et des institutions qui détiennent un pouvoir temporel. 
Ces considérations invitent à remettre en perspective la place des dogmes dans l'ascèse d'inspiration chrétienne et en reconnaître honnêtement la part d'ombre, et elles interrogent la définition d'une identité chrétienne : qu'est-ce qu'être chrétien? Est-ce forcément adhérer aux dogmes de l'Eglise? Et alors laquelle? La protestante? La catholique? L'orthodoxe? l'indivise?  Comment adhérer unilatéralement à une église, comme défendant l'intégrité de la vérité, si on admet que l'erreur est dans l'oubli de la vérité contraire - à moins qu'on ne veuille s'enfoncer encore davantage en soutenant que les autres se trompent totalement, et décréter pour nous mettre définitivement à l'abri un dogme d'infaillibiité papale? Il y a une vraie difficulté que jYL connaît bien, ayant changé d'Eglise à la fin des années 80. Je ne veux donc pas ironiser injustement : mais ce n'est pas parce qu'une Eglise (ou une institution) dit vrai que nous la croyons à ses dogmes, c'est parce que nous croyons à ses dogmes que nous pensons qu'elle est la vraie. 
Suis-je dans l'erreur en pensant que Arius, Nestorius excommuniés et même les philosophes antitrinitaires des Lumières se définiraient volontiers comme chrétiens?  Il n'y a pas jusqu'au Coran, dans lequel le nom de Jésus est plus souvent cité que celui de Mohammed lui-même, qui ne donne à son message et à son exemple une valeur supérieure : n'y a-t-il pas dans ces approches antitrinitaires une vérité contraire au dogme que le christianisme institutionnel s'efforce d'oublier? Comment intégrer dans un discours de vérité plus haut le sens de ces vérités contraires? Ce discours de vérité plus haut peut-il être le discours d'une institution? Je ne suis pas insensible au fait que JYL égratigne souvent les raideurs institutionnelles des Eglises, mais toujours sur un mode allusif et comme en passant, et cela parce qu'il reste un homme qui fonctionne dans leur sein. On sent bien chez lui une pensée libre, mais une plume muselée, disons : un art de l'euphémisme?
J'ai du mal à comprendre l'attachement à des dogmes qui, malgré la valeur psychologique que C.G. Jung ou JYL font bien voir, ont une fonction politique qui me semble aujourd'hui totalement désuète : combien d'états dans le monde ont aujourd'hui besoin d'une doctrine politique chrétienne unifiée et sans contradiction comme instrument de gouvernement? Comment gérer sur la bases d'un outillage normalisateur univoque, l'émergence d'un christianisme multiforme et coloré en regard duquel la tradition vaticane tend à se muséifier? Evidemment, sans définition d'une norme, le christianisme, comme toute bonne idée, risque de sombrer sous le poids des doctrinaires les plus bizarres, dont la vaine gloire et parfois le sens des affaires nourrit la créativité. Mais la volonté de produire des règles qui contribuent à exclure non des ennemis de l'Esprit, mais des chercheurs de lumière qui tout en se réclamant d'un même modèle ont cependant la prétention de le comprendre autrement que ne l'a prévu pour tous la hiérarchie, cela me semble aujourd'hui synonyme d'un regrettable rétrécissement de la fraternité. 
Comment Jésus s'est-il comporté dans des circonstances similaires ? On peut le voir en Mc 8:33 et en Mt 16:23 quand Pierre prend des initiatives qu'il juge inappropriées : très simplement, il lui dit ce qu'il pense de lui - et ce n'est pas tendre : "en arrière, Satan" - mais Pierre reste quand même l'un des ses apôtres, et comme chacun le sait, ce n'était pas le moindre (même si c'est Jacques qui avait la primauté jusqu'à la destruction du second temple en 70). On n'a pas besoin, dans une démarche spirituelle, de régler les conflits par une législation rigoureuse et la définition de normes institutionnelles. Le franc-parler et la fraternité suffisaient à Jésus. En voulant en faire plus, on risque de faire... autre chose. 
Quand j'évoque le dévoiement de la spiritualité vers la politique au moyen de la Dogmatique, et le rétrécissement de l'esprit de la fraternité universelle en industrie de fabrication d'une identité d'appellation contrôlée, encore une fois, je ne vise pas JYL lui-même qui a fait la preuve de son esprit de dialogue et de tolérance en commentant les Evangiles Apocryphes, les Gnostiques, en coparticipant en conférences avec des réprésentants de toutes les confessions - mais je vise surtout les règles et le fonctionnement d'institutions qu'il ne peut pas critiquer trop explicitement lui-même sans risquer d'en être désavoué, et de rompre le dialogue - ce qui serait pour lui pire que le mal. Il faut dire que ce type de dialogue est déjà très fragile, car les diverses églises au sein même de l'orthodoxie française (que le star système JYL agace parfois) n'entretiennent pas forcément entre elles les relations les plus chaleureuses - JYL est membre de l'EOF, pas de l'EO de France, des frères de Placide Deseille, des personnalités autorisées à parler à l'Institut Saint Serge, etc. 
J'ai évoqué Jésus et je ne voudrais pas finir sans rappeler qu'il se moquait bien de toute doctrine théologique trop précise, ne craignant pas de se contredire car comme dirait Montaigne, "je me contredis moi-même à l'occasion, mais la vérité, je ne la contredis jamais" (tantôt il faut parler aux brebis perdues d'Israel, et tantôt aller faire par toutes les nations des disciples), affirmant peu (dit-il qu'il est Dieu?), préférant la liberté d'interprétation que stimule l'équivocité des paraboles qu'il utilise à foison à la clarté bien tranchée des concepts, et quand il a une parole claire (ex avec le riche ou la femme adultère), c'est toujours en contexte  et sans jamais en profiter pour la figer en texte, en vérité d'ordre général. 
30.12.2017
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