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Foi et espérance

Texte de la Conférence publique à l'initiative de la Loge n°1 Saint Jean d'Ecosse, Marseille 2013.
Deuxième intervention sur le thème :
Foi et espérance

La modernité a trop souvent réduit la foi à une simple croyance, sans doute pour pouvoir mieux l'opposer à la science qu'elle exaltait. Et à l'espérance, elle a substitué l'espoir. 
Définitions
L'espoir, c'est l'attente d'un futur incertain, puisque seulement représenté. L'espérance est l'abandon confiant à une présence vécue comme certaine, que l'on pressent, ressent, plus qu'on ne se la représente. Thomas d'Aquin, dans la ST, la définit comme "l'attente certaine de la béatitude à venir". Il pourrait sembler y avoir une contradiction entre la certitude et l'à-venir : mais cet à-venir n'est pas un avenir, un futur. C'est un autre plan de conscience, un au-delà de l'ego. L'espérance, c'est la certitude d'être conduit à une joie qui nous appelle à un autre plan de conscience, libéré des désirs et des aversions de l'ego.
L'histoire de la modernité, après Descartes, celle des Lumières jusqu'à nous, est structurée par l'espoir du Progrès, c'est-à-dire par la conviction qu'il ne dépend que de nous  de faire notre propre bonheur, d'être les artisans de notre destin, à la manière de Prométhée (qui pour aider l'humanité, vola le feu aux Dieux des forges et de l'intelligence, Hépahaïstos et Athéna, et afin de le lui donner). La foi moderne, c'est la foi de Prométhée, c'est l'idéologie du Progrès. Comme Cournot nous l'a depuis longtemps expliqué, c'est la religion de substitution de la modernité. 
Mais il y a une autre foi, moins marquée par l'histoire puisqu'elle traverse également une modernité qui lui est relativement hostile : cette foi, c'est l'adhésion à la présence. Ce n'est pas simplement une croyance, un savoir certain et indémontrable, mais une communion avec cette Présence, une disponibilité ou une ouverture du Coeur qui culmine dans l'expérience de l'Amour, dans la "force invicible de l'humble amour" (Dostoïevsky). Ou pour le dire comme Saint Exupéry, c'est cette  conviction qu'on "ne voit bien qu'avec le coeur. L'essentiel est invisible pour les yeux". Alors, si le syllogisme/raisonnement est l'oeil de la science, la foi est l'oeil du coeur : elle est cette énergie intérieure qui le maintient ouvert, tendre, vulnérable malgré les épreuves de la vie qui ont tendance à la fermer et à l'endurcir. 
Il est important pour moi de rappeler qu'à l'heure de la mondialisation (qui est aussi le temps de tous les replis identitaires et de leur tentation hégémonique), la foi est une expérience universelle (véritablement catholique, si catholique veut dire "universel" en latin) puisqu'on la trouve dans toutes les traditions - y compris chez les bouddhistes qui ne parlent pas de Dieu. Donc c'est une expérience qui peut rassembler toutes les traditions, à condition qu'elles sachent s'élever au-dessus des représentations/doctrines parfois un peu figées ou solidifiées de l'Absolu auxquelles s'identifient hâtivement certains de leurs fidèles - confondant sans doute leur perspectives sur l'Absolu avec l'Absolu lui-même. Ce que j'appelle perspectivisme, c'est la doctrine selon laquelle je peux bien prétendre avoir accès à l'Absolu (à la Vérité, à la certitude absolue, etc.), mais cet accès est relatif, parce que purement subjectif (et ne peut donc s'imposer à autrui). 
D'où l'importance de souligner que la foi, comme expérience directe de la Présence, nous rappelle justement le caractère relatif des discours par lesquels nous l'exprimons : car cet Absolu est ineffable, et cette ineffabilité/apophase (Denys l'Aréopagite) nous exhorte à la pratique de l'humilité et de la tolérance (contrairement à ce que pensait Augustin) parce que cette présence peut se dire de tant de manières... comme Jésus nous le rappelle quand il ne refuse pas de s'adresser à la Samaritaine qu'il ne méprise ni ne dénigre contrairement aux coutumes de l'orthodoxie juive d'alors qui voyait dans les Samaritains des êtres impurs. 
Donc, pour que la foi redevienne un facteur de rapprochement entre les peuples et les différentes religions, il faut distinguer la foi elle-même (qui relève de l'expérience subjective, du registre de la communion, de la célébration intime) ET les discours et doctrines de la foi qui relèvent de la communication (et trop souvent des stratégies qui visent à l'hégémonie de leur doctrine). Il faut distinguer Communion et communication. Et se rappeler que l'Absolu ne peut être qu'évoqué/indiqué (raison pour laquelle d'ailleurs dans de nombreuses traditions, son Nom est tabou). Il ne peut être circonscrit, forclos dans une doctrine. Comment l'infini pourrait-il se laisser enfermer dans une parole humaine? Tout au plus les doctrines de la foi indiquent-elles l'infini. Elles ne peuvent le définir. Attention donc : pour reprendre un proverbe chinois, "quand l'idiot montre la lune, l'idiot regarde le doigt". 
En conclusion : qu'elle passe par la prière hésychaste, le dikhr des soufis, ou la médiation assise des bouddhistes, la foi est toujours l'énergie de la communion (de la commune union) silencieuse au souffle d'une Présence qui éclaire - dont on peut essayer de parler, qu'on peut même essayer d'expliquer, sur laquelle on peut tenter de raisonner - mais qui ne peut se réduire à nos discours, trop lourds d'ailleurs de malentendus. Aussi la philosophie et la philologie sont-elles pour moi des instruments pour essayer de clarifier ces malentendus. Mais en même temps, elles restent pour moi un hommage de la parole rendu au silence. Le simple témoignage d'une parole au service du silence.  
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