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Bien, Mal et Bonheur dans la Genèse

Une lecture de la Genèse (I)

 

La Genèse donne à mon sens des définitions du bonheur, du bien et du mal, tout à fait originale. Le sens littéral et le catéchisme peut-être un peu puéril auquel on a souvent réduit ce texte masque une profondeur surprenante. A mon sens, le sens littéral et le sens secret (ou spirituel) méritent une approche conjointe qui ne doit pas dissocier les lectures diachroniques et synchroniques. Pour le dire autrement : la narration et la méditation métaphysique avancent main dans la main. Sans la méditation, la narration eut pris les airs d’une historiette dont on se lasse (et c’est peut-être parce qu’ils sont devenus aveugles à sa sagesse que nos contemporains se sont lassés de cette histoire). Sans la narration, la méditation eut été austère et aride. Mais la narration donne à la méditation métaphysique le ton agréable d’une fable que tout le monde peut lire ; la méditation donne à la narration la saveur d’une sagesse inépuisable.

Le texte commence ainsi : bereshit, mot qui en hébreu commence par beth, la deuxième lettre de l’alphabet. L’aleph, la première lettre, est absente. Alors qu’en français, nous traduisons par un « Au commencement » qui nous ramène au A initial, l’hébreu nous dit que du point de départ historique, nous ne serons rien. Ce ne sera pas une plate reconstitution historique de la Création du monde. Tout a toujours-déjà commencé ; la création, si l’on veut employer ce mot, doit être prise en un autre sens, son sens secret : il s’agira plutôt d’une enquête sur nos origines ontologiques (sur ce que nous sommes). Le « passé » dont il est question n’est pas de nature historique, il n’est pas derrière nous ; il doit être pris en un sens vertical, anhistorique. Et ce passé est plutôt synonyme d’une identité que d’une collection de faits et il renvoie à l’énigme de la souffrance (un profond point commun qui lie ce texte à la sagesse bouddhique).

Le bonheur tiendrait à notre capacité de rassembler ce qui est épars, d’unifier le divers. Le bien, ce serait l’unité du divers. Et le mal ? Non pas ce qu’il faut fuir ou exclure - comme on le croit trop souvent - mais le mal serait d’exclure.

L’homme originel, heureux, est l’homme universel, entendez : uni-versé, tourné son unité, capable d’intégrer ses contradictions dans une personnalité harmonieuse et unifiée. Démonstration : avant la création de la femme au chapitre II, l’homme est déjà mâle et femelle. I, 27 : « Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu, il le créa, mâle et femelle il les créa ». Remarquez le passage fulgurant, du singulier au pluriel, et de l’unité à la dualité. L’humanité originelle est androgyne. L’androgynie est son origine. Dans mon vocabulaire chinois, je commente : tout être humain, quel que soit son sexe biologique, est ontologiquement yin et yang, mâle et femelle, intégration des contraires dans une unité supérieure. C’est cette unité que Dieu « bénit » (I, 28).

Fondamentalement, l’humanité est Adam-Eve (Adam-Havvah), c’est-à-dire à la fois sol/terre (adamah) et souffle de vie (racine hébraïque : hayah). Adam et Eve renvoient moins à des individus biologiquement distincts qu’aux deux principes, la matière et le souffle vivant dont la conjonction forme l’être humain. L’homme est un être harmonique, si l’on entend par harmonie, union, intégration ou équilibre des contraires. Ces deux principes ne sont pas fondamentalement dissociables : ils n’ont pas une origine différente. Selon les interprétations, Eve est tirée de la côte d’Adam, ou de son côté (en hébreu, l’absence des voyelles permet des lectures variées). L’homme a deux côtés, deux pôles - matière et énergie – dont l’unité forme l’humanité.

Remarquez que de la conjonction des deux principes (mâle et femelle) au verset 7 du chapitre II, la joie s’ensuit directement au verset 8. « 7. Il insuffla dans ses narines une haleine de vie et l’homme devint un être vivant. 8. Yahvé Dieu planta un Jardin en Eden. » Cette contiguïté des thèmes vaut pour moi définition. Rajoutez à ceci que le terme jardin est traduit par « paradis » dans les textes grecs et qu’en hébreu, on retrouve la racine ‘dn qui signifie « délices ». J’en conclus : la joie, c’est l’unité de la dualité.

Dieu est même capable de faire tenir toute la diversité du monde dans l’harmonie de l’unité : « Je vous donne toutes les herbes portant semence, qui sont sur toute la surface de la terre, et tous les arbres qui ont des fruits portant semence : ce sera votre nourriture » (I, 29). Quant aux animaux, ils doivent être dominés par l’homme (I,28). Ainsi toute la diversité du monde est régulée, harmonisée, intégrée dans l’unité d’une orchestration. Ayant unifié cette incommensurable diversité du monde, Dieu dit que cela est « très bon », tov meod, (I, 31). Ce mot est un leitmotiv du premier chapitre : versets 10,12, 18, 21, 25. Concluons : le bien, c’est l’harmonie, l’unité du divers. Partout où vous faites des additions, vous augmentez votre puissance (vous vous « multipliez » en intensité (I, 28), vous grandissez spirituellement), vous faites bien.

Le mal consiste au contraire à faire des soustractions, à diviser, à séparer. Le mot grec diable (de dia-ballein, lancer à travers, séparer) en donne une définition claire. Le diable est celui qui divise et sépare, qui rejette, qui exclut. Et non pas ce qu’il faut exclure. Le serpent qui apparaît en III, 1 est une projection de notre tentation « séparatiste », de la misère de l’homme dissocié qui, se prenant pour un ego, ne vit plus sa relation au Tout comme relation à l’Unité fondamentale de toute chose. Et de même que l’union est immédiatement vécue comme paradis, la séparation est immédiatement vécue comme déchéance ou angoisse. Adam et Eve vont consommer le fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal : c’est dire qu’ils vont faire l’expérience du mal, du principe de séparation, du « et » dissociatif, du multiple. Adam et Eve s’éloignent de l’unité avec le Tout (tel est pour moi le sens secret de cette transgression de l’interdit), et se séparant l’un de l’autre, se séparant aussi du Tout, « ils connurent qu’ils étaient nus » (III, 7), eurent « peur », « se cachèrent » (III, 10). L’angoisse dit-on parfois est une peur sans objet ; je dirais que c’est une peur consécutive à cette perte d’unité, une noyade dans l’océan confus du multiple.

La question de la liberté est évidemment au cœur du problème car cette peur de la nudité résulte d’un choix, et plus exactement d’un refus - celui de l’unité transparente. L’innocence était fondamentalement nudité du corps transparent, c’est-à-dire unité des contraires réconciliés en l’homme et unité de l’humanité dans le Tout du monde. Innocence : en latin, « qui ne nuit pas ». L’intention innocente, celle qui ne nuit pas est celle qui reste focalisée sur l’un, qui rassemble ce qui est épars, et ne se perd pas dans le multiple. La question de l’intention est très importante dans le contexte hébraïque où le péché a, plus profondément encore que le simple sens d’un prétexte à condamnation, celui d’une mauvaise orientation du vouloir ou de l’intention qu’il faut ajuster. Pécher, c’est mal viser : c’est manquer l’unité (ce qui, soulignons-le, me semble étonnamment proche du zhong chinois qui, signifiant une flèche au milieu de la cible, marque l’exigence d’une intention bien orientée, cheng yi, qui va à l’un, yi).

Marque de son opacité, et de sa division, l’homme déchu, dissocié, est « revêtu d’une tunique de peau » (III, 21). Cette « tunique » est un écran opaque, celui d’un corps maintenant muré. Celui qui renonce à réconcilier les contraires en lui et autour de lui, se bannit du jardin des délices et se condamne à vivre dans la dissociation : ainsi vivent ceux qui médisent, qui maudissent, qui haïssent, qui rejettent et prononcent des anathèmes.  

Le sens profond de la Chute est donc pour moi l’histoire d’une dissociation en nous imagée par l’exclusion de l’homme hors du paradis, et encore soulignée par une division sexuelle et sociale (elle enfante (III, 16) mais il gagne son pain (III,19)), et enfin – et surtout – par le redoublement dans la peur d’une souffrance physique : souffrance des grossesses (III,16) et du travail-gagne-pain (III, 19). Double peine : mal moral et mal physique s’additionnent.

Mais celui qui exclut est à lui-même sa première victime car ici, le sens littéral et le sens secret sont inversés, comme par l’effet d’un jeu de miroir où croyant voir à l’endroit, nous lisons à l’envers : ce n’est pas Dieu qui exclut, qui maudit, condamne ou bannit, c’est l’homme qui dans sa mauvaise conscience projette sur Dieu une faute qu’il ne se pardonne pas. Car dans le texte, rien ne dit que Dieu soit en colère, mais on répète par contre à quel point l’homme a peur. Et le verdict divin en III, 14-19 a l’étonnante sobriété d’une déduction mathématique, sans regret, mais sans courroux non plus. Pour moi, c’est donc à travers la psychologie d’une mauvaise conscience que le texte s’éclaire, psychologie que le texte invite évidemment à dépasser. Sur ce point, je suis l’interprétation de Nietzsche qui voit dans la mauvaise conscience la clé psychologique de l’existence humaine (et je soupçonne que Nietzsche n’ait tout comme moi, finalement tiré les dernières conséquences de ses lectures alchimiques et kabbalistes qui l’ont conduit au Gai Savoir et au symbolisme du Zarathoustra, plus proches des traditions ésotériques juives méridionales que son faux antijudaïsme ne veut bien le dire).

Bref, il faudra toute la sagesse du Christ pour faire du retour à Dieu, une expérience du pardon, pour faire de l’amour-réconciliation la clé du salut. L’amour, c’est l’union. Mais qui a assez d’amour pour pardonner et se pardonner d’abord lui-même ? Le pardon actif est plus qu’une tolérance résignée à la discordance ou une manière plus ou moins forcée d’oublier les fautes qu’on reproche (aux autres, à soi-même), c’est une volonté intelligente de d’intégrer les différences les plus inconciliables. Soit autour de nous : comment vivre avec ceux qui sont les plus incompatibles avec nous ? Soit en nous-même : comment ajuster ce qui est en nous le plus incompatible avec l’idée que nous nous faisons de nous-même ? 

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