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Spiritualité laïque ? (2)

八卦掌,Le Ba Gua Zhang ou 八卦养生功 Ba Gua Yang Sheng Gong dans le cercle des traditions spirituelles laïcisées

Si le Ba Gua Zhang ou Ba Gua Yang Sheng Gong s'inscrit dans le cercle des traditions spirituelles de l'extrême-orient, il n'est pas toujours facile de le situer, et beaucoup d'enseignants n'en transmettent que la dimension martiale (Wushu) ou énergétique (Qi gong). Comment définir le Ba Gua Yang Sheng Gong dans ce paysage spirituel ?

Il est important de le resituer dans sa filiation taoïste : mais celle de Zhuangzi plutôt que celle de Laozi - la recherche de l'immortalité ne jouant aucun rôle dans cette pratique. Zhuangzi insiste sur le Ming, 明,litt. « la lumière », souvent traduit par "voir clair". Dans le Ba Gua Zhang ou Ba Gua Yang Sheng Gong, nous pratiquons une déambulation circulaire les yeux ouverts. C'est ainsi que nous résistons à la torpeur des états méditatifs ou états d'absorption qui paraissent, de ce point de vue, trop introvertis : 明,Ming est plutôt un état de surconscience qui équilibre l'intérieur et l'extérieur, le corps et son environnement extérieur, en développant un état de conscience vigile, légère, claire et vide, simple (voir l'article Accueil (4) : Simplicité) – cet état est la base de notre esprit, recouverte par les pensées/images/représentations qui l'obscurcissent.

Lorsqu'ils entendent « conscience claire et vide », beaucoup de pratiquants avertis pensent à la bodhicitta, au putixin, 菩提心, au coeur, au Rigpa du Dzogchen, 大成. D'autant que dans le Dzogchen, on médite aussi (assis) les yeux ouverts. Mais nous ne connaissons pas les origines historiques exactes du Dzogchen car il n'y a que des hypothèses sur la localisation de son Shang Shoung natal (peut-être quelque part en direction du Pakistan?). Les deux traditions ont en tous cas une forte convergence.

Il est important de ne pas se focaliser exclusivement sur la technique gestuelle du Ba Gua Zhang, malgré sa subtilité, et afin de ne pas réduire l'exercice à une gymnastique, il faut rester attentif à la finalité spirituelle, à l'éveil du Ming, la Claire Conscience - fraîcheur et simplicité. D'une part, le pratiquant doit éviter de regarder le sol, d'intérioriser et d'alourdir l'esprit en se concentrant trop sérieusement sur les aspects techniques du geste. Mais il faut bien travailler la technique gestuelle ! L'enseignant devrait donc équilibrer son cours (avec une partie technique : correction posturale pour le confort du geste et la circulation énergétique, applications martiales éventuellement) en assurant tout de même 20 à 30 bonnes minutes de marche continue, quasiment en silence, avec seulement quelques rappels à l'ordre sur les questions de techniques, en insistant sur la légèreté du regard, la décontraction des mâchoires, l'indifférence aux pensées et images qu'il faut laisser/regarder passer comme des nuages. Car si l'on veille à la rigueur formelle du geste technique, l'esprit lui, n'a pas de forme : il doit rester impermanent, flottant et simplement présent.

Il y a peu d'exercices préparatoires dans le Ba Gua Yang Sheng Gong : mais on ne rendrait pas justice à tout le bestiaire de sa terminologie si l'on omettait de parler des visualisations qui expriment le vieux fonds des pratiques chamaniques (qui perdureront d'ailleurs à travers l'histoire du Taoïsme). A ce titre, (et à la différence de certaines écoles Bön qui initient directement au Dzogchen), le Ba Gua Zhang propose une méthode qui ressemble un peu à celle des Ecoles du Vajrayana (notamment Kagyu ou Nyingma) qui n'initient généralement au Dzogchen qu'après une plus ou moins longue période de préparation, au moyen de techniques de visualisation (les fameux « moyens habiles », upaya en sk. ou 方便,fangbian en ch.), considérant, à tort ou à raison, que l'accès à la Claire Conscience (Ming) n'est pas possible sans un entrainement mental préalable et sans une mobilisation de l'énergie des déités (en occidentaux, nous dirions : sans le secours des énergies de l'inconscient). C'est pourquoi les visualisations ne doivent pas être négligées lors de l'apprentissage des gestes ; on ne doit pas réduire leur nom à du folklore, mais il faut leur donner toute leur dimension poétique, et faire vivre dans le geste « l'ours noir », le « dragon turquoise », le « crabe », le « lion », et tout en même temps, tous les animaux emblématiques rappelés dans la devise du style Cheng,程式: «Prendre le forme du dragon avec l'apparence (regard) du singe, stable comme un tigre pour tournoyer comme un aigle », 龙形,猴象,虎坐,鹰 翻, long xing hou xiang hu zuo ying fan

Dans cette perspective, peut-être sera-t-il possible de montrer que cette école de spiritualité est laïque dans la mesure où elle n'est pas une pratique dévotionnelle et où elle ne réclame l'adhésion à aucune formule de vérité. Elle n'est simplement qu'une méthode, propose un accès et laisse à chacun la liberté de jugement et le soin d'expérimenter les moyens les plus efficaces (éventuellement de les écarter), le maître désormais appelé professeur ne se proposant plus aujourd'hui paradoxalement que comme l'élève de son élève, ou simplement comme ami spirituel. 


Bibliographie

Cornu Ph., art. Dzogchen dans le Dictionnaire Encyclopédique du Bouddhisme, Seuil, 2001.

Namkhaï Norbu Rinpoché, Dzogchen et Tantra, Albin Michel, 1995.

Ravenet J., Transmission Vivante du Ba Gua Zhang, Guy Trédaniel, 2007.

Tenzin Wangyal, Les prodiges de l'esprit naturel, Seuil, Points Sagesses, 1993.

SS Dalaï Lama, Dzogchen, Seuil, Points Sagesses, 2000.

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