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Spiritualité : Agneau (Puissance)

Agneau, symbole de puissance

L’agneau est un symbole majeur des trois monothéismes : un symbole de puissance, opposé au loup ou au lion qui sont des symboles de pouvoir. La puissance est la force d’exister, alors que le pouvoir est toujours une force d’empêcher et de nuire.

L’agneau n’a aucun pouvoir, ne peut rien empêcher. Il est pourtant pure puissance parce qu’il dit oui à la vie. Le sacrifice rituel de l’agneau est une méditation sur l’injustice. La mort de l’agneau innocent est injuste, comme toute vie est injuste, même et surtout quand elle se finit par la mort du Juste (Socrate, Jésus). Néanmoins, dans ces situations, l’agneau ne veut même pas du pouvoir de fuir, et il veut encore moins montrer les dents ou culpabiliser ou maudire ses bourreaux, mais il accueille, accepte, dans la crainte et les tremblements, voire même pardonne. Agneau tout amour.

L’agneau sacrifié, c’est l’initié qui vit et aime en sachant qu’il est déjà mort.

Mort, il peut renaître à un autre niveau de conscience : anastasis. C’est la raison pour laquelle les Grecs avaient invité la Traegodia qui, avant d’être le genre littéraire que nous connaissons, était la sacrifice du Bouc en l’honneur de Dionysos. Dionysos, « deux fois né », mourant et renaissant, que les premiers chrétiens identifiaient sur leurs tombeaux à Jésus.

Raison pour laquelle Nietzsche, ce penseur de la Puissance, signait ses courriers : « Dionysos le crucifié ». La Résurrection n’est pas une réanimation, car le miracle n’est pas la NDE (EMI). Mais le vrai miracle est de renaître à un autre niveau de conscience, à ce niveau où je dis oui à la mort comme à la vie, où je peux dire oui à la vie parce qu’enfin je n’ai plus peur de dire oui à la mort. Tel est le courage surhumain de l’agneau qui finalement est ressuscité avant de mourir, ressucité de son vivant– le courage de la puissance qui est le seul levier qui reste à celui qui a volontairement renoncé aux métaux, à tout pouvoir (celui des armes, mais aussi celui de l’argent, de la position sociale, et même à ce pouvoir plus subtil qu’est la pensée savante).

L’agneau ne veut rien, ne sait rien : il se tient simplement, tremblant, dans la présence de l’instant. Il est et n’a plus rien. Qu’à se donner.

Déjà en Genèse XIII, Abraham sacrifiait un bélier, à la place de son fils. Bélier et Bouc sont aussi, dans le mythe biblique et le mythe dionysien, des symboles du Désir, de la puissance sexuelle. Voir également le symbole dionysien du satyre. L’agneau désirant est un symbole de la paradoxale fécondité de celui qui (s’)engendre en renonçant. Car il faut n’avoir plus qu’à aimer pour renoncer comme un agneau sacrifié.

L’optimiste et le pessimiste n’aiment pas vraiment la vie. Ils ont plus de peur que d’amour. Le pessimisme voit l’injustice fondamentale de l’existence, mais il en nourrit du ressentiment : « la vie ne vaut pas le coup ». L’optimiste nie le sérieux de l’injustice, il la prend pour un simple accident de l’existence qu’on pourrait annuler ou éviter, il s’efforce de croire qu’on « va en sortir ». Donc au fond, ils refusent tous les deux de voir la vie comme elle est, ils ne l’aiment pas comme elle est. Avec plus ou moins de discrétion, ils lui en veulent, et Nietzsche nous dit qu’ils sont sournoisement malades. Leur maladie s’appelle Ressentiment. Mais l’agneau ne veut pas autre chose que ce qui est : fiat, amen, ainsi soit-il… L’agneau tremble mais ne se détourne pas, comme l’optimiste, pauvre naïf, croit encore pouvoir le faire ! Regarder les choses comme elles sont : condition indispensable pour pouvoir les traverser.

Le dionysien s’efforce de voir la souffrance et de trouver « l’éternelle joie au cœur de l’existence ». Dionysos, dieu souffrant, déchiqueté tous les hivers par les Tians, est aussi le Dieu de l’Ivresse, lui qui connaît l’Eternel Retour et sait donc que tout revient, que les souffrances de l’hiver reviendront. Eternellement, il faudra les re-traverser, mais il dit Oui. Telle est la joie profonde. Raison pour laquelle Pâque ou Pâques se dit Pessah, qui veut dire « traverser ». Dionysos le profond n’en « sort pas », et les espoirs de l’optimiste le font rire, l’optimiste ayant oublié que l’espoir était la dernière illusion, le dernier des maux de la boite de Pandore. Le pessimiste est submergé, l’optimiste se/nous raconte des histoires pour oublier. Mais le dionysien n’en sort, ni ne succombe : il traverse. Il vit avec, il « fait avec » comme on dit, trouvant dans la contemplation de l’injustice la force de dire oui, malgré tout. C’est cela, la puissance.

Et, après avoir sacrifié l’agneau, il nous faut encore le manger. Ce qui signifie que cet agneau que nous sommes, il nous faut encore le devenir. Il nous faut traverser la Pâque où l’on « brise les jambes » de l’agneau. C’est bien le cœur qui est brisé par le spectacle de l’injustice : mais cette médiation de l’injustice, c’est bien tout ce qui est demandé. Psaume 51, verset 19.

Vivre avec un cœur brisé, sans succomber et être brisé soi-même, et tenir encore debout, et se relever : tâche difficile, surhumaine. 

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