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Euthanasie et bonne mort

De l'Euthanasie à la Bonne Mort

Le problème des approches juridico-philosophiques de l'euthanasie me semble tenir à leur caractère doctrinal (théorie Léonetti ou autres, c'est toujours une affaire de doctrine), c'est-à-dire au fond à leur approche réductionniste du mystère de la vie et de la mort - mystère qu'on enferme dans des questions de rapports professionnels (entre patients et médecins, etc.), de dignité (notion juridique également), qui ne croisent que lointainement la délicate question individuelle du sens. 
Mais ce que cherche le mourant, ce ne sont pas seulement des protocoles administratifs et des garanties juridiques de bien mourir; il cherche une paix qui viendrait de la compréhension du sens : bien mourir, c'est mourir réconcilié avec la mort. Or on ne peut trouver cette compréhension dans un savoir disjonctif, rationnel, juridique ou scientifique, qui ne vise qu'à définir des faits mesurables, des droits et des devoirs respectifs. Le cherchant ne peut accepter de mourir par procuration (que cette procuration soit donnée à une religion, à une doctrine scientifique ou à des lois).
Pour essayer de dépasser la myopie du savoir positif, le point de vue taoïste offre une alternative possible. 

I. Vie et mort ne sont pas des états séparés, mais les phases d'un même processus. "La vie engendre la mort, et la mort, la vie. Qui connaît donc l'ordre qui préside à ce cycle? " (Zhuangzi, ch.22). Vivre, c'est mourir pour renaître. Naître et mourir, mourir et renaître. La mort quotidienne est déjà une condition du renouvellement de la vie. Mourir chaque jour est une manière de vivre pleinement, de vivre en liberté, en accompagnant le devenir. Alors, au fond, même dans la mort, seule la vie existe, et la mort finit par n'être plus que le nom d'un changement consenti, et finalement le secret que nous cherchons. Elle cesse d'être le contraire de la vie. La mort n'est pas le contraire de la vie, mais seulement de la naissance. Dans de nombreuses traditions, ce secret s'appelle métempsycose, réincarnation, etc. 

Pourquoi donc notre pensée a-t-elle opposé la vie et la mort? 

II. La réintégration de notre vie dans ce processus suppose une mutation du regard, libéré de l'ego et de ses formes de pensées disjonctives
Si nous avons du mal à concevoir l'unité de la vie et de la mort, et l'unité de toutes vies sur Terre, c'est parce que notre ego a peur, suragit, veut trop expliquer et tout contrôler. L'abus de la pensée disjonctive née du besoin d'adaptation, finit par surdévelopper l'ego et l'intellect qui émoussent la sensibilité spirituelle en créant des attachements. La pensée disjonctive distinguant la vie de la mort, l'ego s'attache à l'une pour rejeter l'autre, rendant finalement la mort horrible, cherchant des garanties pour s'en préserver et créant par là-même un obstacle.  Libéré de la peur de la mort, de l'ego, nous retrouvons les goût de l'incertitude et de l'insécurité vitale.
Que ce soit par le questionnement philosophique, poétique ou les voies abrutes de la méditation (silence mental et observation attentive), il s'agit finalement de vivre "en vérité", de vivre vraiment et de vivre en se préparant à mourir, d'apprendre à vivre en s'émerveillant de l'instant présent et en accueillant sa vulnérabilité, pour être capable, tard peut-être peu importe, un jour enfin, de célébrer la mort. Comme une amie. Sa "mort à soi" -pour parler comme Rilke-, la "bonne mort". Le poète écrivait : "Seigneur, donne à chacun sa propre mort / qui soit née de cette vie /où il connut l'amour, le sens et la détresse. /Car nous ne sommes que l'écorce et la feuille. /La grande mort que chacun porte en soi, /voilà le fruit autour duquel tout change. "

On apprend à vivre qu'en apprenant à mourir. On n'apprend à mourir qu'en apprenant à vivre. 


Bibliographie 

R. M. Rilke, Le livre de la Pauvreté et de la mort, Oeuvres Poétiques, Gallimard, éd. la Pléiade, 1997

Zhuangzi, Oeuvres complètes, in Philosophes Taoïstes, Gallimard, éd. la Pléiade, 1980