Philosophie du Jeûne (5)

Jeûne volontaire et jeûne conscient 

L’entrée dans le jeûne peut se faire de deux manières très différentes : a. le mode conscient, ou b. le mode volontaire

Le mode volontaire définit la forme classique du jeûne. C’est comme cela que les religions ou l’hygiénisme l’envisagent : pour certaines raisons, on prend la décision de s’arrêter de manger de telle à telle date. Ce type de jeûne se fonde sur la détermination volontaire à le conduire jusqu’au bout, malgré le désir de manger qui peut s’avérer tenace lors des 3-4 premiers jours (en phase 1, dite de la crise d’acidose).

Le mode conscient est plus souple, excluant toute obéissance à une règle intellectuelle – et c’est celui que je privilégie au quotidien en tant que jeûneur intermittent, parce que le mode volontariste aurait fait de ma vie une auto-torture permanente ; être vivant ne consiste évidemment pas à tyranniser sans fin ses désirs. Ce jeûne conscient intervient spontanément chez ceux qui sont à l’écoute du corps et des énergies, et chez tous les jeûneurs une fois passée la deuxième phase du jeûne (dite « jeûne prolongé »), quand le désir de se nourrir d’aliments solides a disparu. La vie consciente consiste à ne s’entêter dans aucune décision volontaire au cas où des obstacles surviendraient, et le jeûne conscient peut est né spontanément chez certains candidats (exemple : Henri Granier, Dominique Verga) à la nourriture pranique - non pas ceux qui suivent l’ancien Processus des 21 Jours mais ceux qui y viennent par le simple développement de l’écoute qui les amène à une réduction progressive de toute nourriture. Ici, conscience signifie liberté à l’égard de tous les pièges qui engendrent des stress réactionnels et des comportements régressifs de traumatisés. Le principe du jeûne « conscient » peut se formuler selon les termes du verset 290 du Dhammapada : « Lorsqu’il voit que son bonheur est limité et qu’il existe un bonheur plus vaste, l’homme intelligent renonce à ce bonheur limité pour un bonheur plus vaste ». Et en l’occurrence : lorsqu’il voit que son plaisir de nourriture solide est limité et qu’il existe un bonheur plus vaste de nourriture subtile, l’homme intelligent renonce à la nourriture solide pour la nourriture subtile. Il est donc fondamental de ne pas s’obliger, de ne pas essayer de coller à un objectif fixé par le mental, car c’est artificiel et traumatisant - mais de ressentir ses peurs, de s’en libérer peu à peu, d’identifier ses profonds besoins et de s’ouvrir à une manière plus lumineuse de se nourrir. Par goût d’un voyage en terre inconnue, pour être plus conscient, c’est-à-dire simplement plus vivant. Ce n’est pas un chemin volontaire et linéaire : passer en force, comme les « praniques » invitent à le faire dans leurs stages de Processus, ne convient pas à tout le monde comme on s’en convaincra en se renseignant sur les accidents qui surviennent dans ces démarches trop forcées où les constructions rhétoriques plus ou moins exaltées de guides inspirants jettent un brouillard de fumée sur le traumatisme des maux de ventre, des maux de tête, des vomissements, des évanouissements des stagiaires en quête de sens… Etre conscient, c’est laisser le temps au temps, libre de tout volontarisme : ferme dans l’orientation de l’intention mais souple ou détaché dans la conduite quotidienne. Une intention précise, mais sans volonté. C'est le coeur de ce que j'appelle la voie pranasophique - pour la distinguer aussi bien du jeûne ordinaire que de la méthode des "praniques". 

Ce mode de transition très doux a aussi l’avantage de laisser au corps le temps de trouver une source de nourriture alternative : ceux qui entrent consciemment dans le jeûne se sentent nourris. La transition est plus longue, mais tellement plus confortable – car au fonds, elle devient imperceptible. Pour celui qui apprivoise le jeûne ainsi, la crise d’acidose n’existe plus. Cette transition consciente se fait par l’attention à la mastication et par la réduction des quantités et des apports caloriques (en allant vers des aliments à faible densité énergétiques, i.e. fruits et légumes crus, sans graisses). C’est ce point que nous allons maintenant aborder.

Question de quantités

L’approche douce du jeûne conscient commence par la réduction des quantités – afin de stimuler les capacités du corps à se nourrir d’énergies plus subtiles, de le rendre plus actifs. Ici, la consigne de Socrate : « Que l’appétit soit ton meilleur assaisonnement », nous donne une indication concrète. L’appétit est ce qui nous saisit quand nous mangeons selon notre instinct un aliment non assaisonné avec plus de plaisir que s’il était assaisonné ou cuisiné. Si nous nous sentons pris par un désir de manger un aliment préparé, cuit, assaisonné, on peut généralement en déduire que ce n’est pas l’appétit naturel qui réclame, mais la gourmandise. L’appétit naturel se reconnaît en ce qu’il prend un plaisir supérieur à des fruits et légumes de saison, non préparés, crus. Lorsqu’on a ce principe socratique (le vieux principe grec d’un retour à la Nature), les quantités de nourriture ingérées diminuent significativement au fil des mois et des années : on passe de 4, à 3, à 2… à un seul repas par jour. Souvent (contrairement à ce qu’enseigne la MTC, Ph. Sionneau affirmant qu’il « faut manger comme un roi le matin, comme un prince à midi et comme un mendiant le soir » !!!) le petit-déjeuner disparaît rapidement. En diététique consciente, « il faut » n’existe plus. Les « il faut » sont des dogmes – ceux des médecines alternatives étant tout aussi suspects que ceux de la médecine officielle. Puis les quantités de ce repas diminuent, etc. C’est ainsi que certains, le Dr Aki par exemple, ont allégé leur apport de nourriture solide avant de devenir praniques sans effort.

Je n’insisterai jamais assez sur le fait que si cette réduction calorique se fait sur un mode volontaire (comme le fait la diététique scientifique qui repose sur des prescriptions que le patient doit observer pour obtenir les résultats qu’il demande à son praticien de santé), elle risque d’engendrer (et on observe qu’elle engendre le plus souvent) une baisse du métabolisme de base avec des symptômes tels que fatigue, refroidissement, dépression, perte de désir, etc. – c’est-à-dire qu’elle conduit à un état qui devient pathologique apparenté à l’anorexie quand il est prolongé, ou expose à une reprise de poids (effet yoyo) et fait même basculer par compensation vers la boulimie au moindre relâchement de la volonté. Ces désordres alimentaires sont légion chez les candidats à la nourriture pranique et chez les jeûneurs psychologiquement mal préparés.

La diététique consciente conduit le plus souvent à une perte de poids initiale (quoique j’aie observé des cas où cela ne se vérifiait pas) mais le poids se stabilise rapidement autour d’un poids cible et l’énergie générale est supérieure à celle qu’on avait avant de grandir en conscience. Si ces deux conditions (stabilisation du poids et belle énergie générale, physique et psychologique) ne sont pas vérifiées, il y a un vrai risque de passer en mode famine et de glisser dans la dépression, ou d’osciller entre anorexie et boulimie – un risque sous-estimé chez de nombreux stagiaires, dont j’ai pu ou cru observer une certaine fréquence. Toutes sortes de constructions rhétoriques (ce que j’appelle « la comédie de la foi ») empêchent d’identifier ces comportements régressifs ou douloureux : en diététique comme en tout, on voit mieux la poutre qui est dans l’œil du voisin que la paille qui est dans le nôtre.

Une astuce cependant pour tenter de dissoudre les mémoires gourmandes ? Si la faim ou les mémoires gourmandes vous tenaillent, vous pouvez essayer de boire une cuillère à café de la macération suivante que j’appelle « calice d’amertume » : ail écrasé, oignon coupé fin et gingembre râpé macéré 48h dans du vinaigre de cidre et du sel naturel.  Variante : on peut y rajouter curcuma et poivre. Cette potion peut tromper le faux appétit. Attention de ne pas vous en servir pour tyranniser indéfiniment votre véritable appétit.

Ou simplement : du pamplemousse. Voire du Suprème de pamplemousse, donc sans l'albedo et sans la fine peau translucide qui sépare les quartiers.  

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