Philosophie du jeûne (3)

                                                                                      I.                Pourquoi jeûner ?

Avant de nous demander pourquoi jeûner, il faut bien comprendre le sens et l’importance de cette question. Pourquoi la question des raisons de jeûner est-elle essentielle ? J’y vois deux raisons : l’une politico-morale (II. A), l’autre technique ou pragmatique, pour réussir son jeûne (II.B). Explications.

Jeûner ou ne pas jeûner, s’abstenir volontairement de certains aliments pose des problèmes médicaux et moraux qui déchainent les passions. On dispute vivement, encore aujourd’hui, parfois jusqu’aux menaces de mort (Henri Montfort en a reçu, Alyna Rouelle a été agressée en conférence, etc.) pour savoir si oui ou non il faut consommer ou s’abstenir de tel ou tel aliment. L’homme est-il végétarien ou omnivore ? Peut-on manger végane dans les cantines scolaires, c’est-à-dire sur se fonder sur le plus petit dénominateur commun de la diététique pour mettre d’accord les différentes options religieuses au sein des institutions laïques de la République ? Peut-on ou doit-on manger de la viande ? Quand on s’en abstient, doit-on se complémenter en B12 ou peut-on aussi s’en abstenir ? Qui peut jeûner et à quelle fréquence ? Peut-on s’abstenir définitivement de toute nourriture physique ? Voilà des questions qui suscitent parfois des réponses d’une incroyable violence – verbale ou physique, parfois juridique (poursuites auprès des autorités sanitaires, de la MIVILUDES)… Le paysage social de la diététique est polémique et explosif, parce qu’il y a des erreurs et des abus dans tous les camps : nous voilà donc face à un paradoxe de la liberté. Chacun souhaite défendre sa propre liberté en essayant de limiter celle des autres, en réduisant les risques d’empiètement : c’est parfois protecteur mais parfois liberticide. Naturopathes, végétariens, végétaliens, véganes, praticiens en médecine chinoise ou ayurvédique, hygiénistes et tant d’autres : chacun se fonde sur un modèle qu’il défend comme le meilleur et critique celui des autres. Chacun voit la poutre dans l’œil de la théorie du voisin et c’est une mêlée de doctrines ou de postures dans lesquelles on atteint rapidement le point Godwin : ainsi de tel guide youtubeur qui, au nom de la liberté de refuser les étiquettes, qualifiait les véganes de « fascistes », sans s’abstenir pourtant lui-même d’étiqueter les autres, ni même éviter de le faire en des termes peu propices au dialogue.

La question de savoir pourquoi nous jeûnons (en prenant le jeûne au sens le plus large donné en première partie), c’est-à-dire la question de savoir pourquoi nous choisissons de nous abstenir de tel ou tel aliment, est une question essentielle pour pouvoir vivre avec les autres : c’est la question politique du vivre-ensemble. A côté d’elle, les questions théologiques les plus subtiles (savoir s’il y a un Dieu ou plusieurs, s’il est transcendant ou immanent, s’il est colère ou amour, etc.) ont bien moins d’impact dans la vie quotidienne de la grande majorité des gens : mais quand il faut décider de ce qu’on mange ou pas au prochain repas, la question de savoir « avec qui » est bien plus problématique car on craint d’être empêché de manger ce qu’on aime, d’être gêné dans la satisfaction de nos appétits les plus lancinants (puisque la plupart des gens chez nous, mangent trois fois par jour), et pour mieux assurer la nôtre on résiste mal à la tentation d’imposer ses goûts aux autres. La vie familiale quotidienne et par suite toute la structure de la société, est concernée par cette question. On n’épousera pas, ou difficilement, quelqu’un qui a des habitudes ouvertement contraires aux principes de la doctrine diététique ou de la religion qu’on a choisi… Difficile pour la jeune végane militante de tomber en amour bien longtemps pour le beau garçon charcutier qui gagne sa vie ainsi. Et pourtant…

Je crois qu’une diététique philosophique ou une philosophie du jeûne doit intégrer cette observation de Spinoza : nous ne choisissons pas une chose parce qu’elle est bonne, mais nous la jugeons bonne parce que nous l’avons choisie. « Nous ne désirons pas les choses parce qu'elles sont bonnes, mais nous les déclarons bonnes parce que nous les désirons », écrit-il dans l’Ethique. C’est la question de l’impossible fondement objectif de nos choix que pose ici Spinoza. On le voit bien avec tous les théoriciens de la diététique qui veulent justifier leur mode alimentaire en se référant à un modèle : qui celui des moyennes statistiques, qui celui de la Nature, qui celui des équilibres yin-yang, etc. Parfois, c’est le même modèle qui sert à justifier des attitudes totalement contradictoires : pour les uns (héritiers d’Héraclite et de Darwin) la Nature est une lutte pour la vie entre des prédateurs rivaux, pour les autres (d’Agathon à Gandhi) elle est tout harmonie, coopération et non-violence… Chacun a ses raisons, voire des chaines de raisons qui font des doctrines fournies et construites, et aligne les plus pertinents exemples pour nous assurer du réalisme de sa position. Qui a raison ?

Dire que « nous ne désirons pas les choses parce qu'elles sont bonnes, mais (que) nous les déclarons bonnes parce que nous les désirons », c’est s’interdire toute posture surplombante et s’interdire de juger les autres. Chacun juge à hauteur de ce que son désir lui permet de saisir, chacun mange ce qu’il se raconte être mangeable : cela vaut pour lui et pour tous ceux qui ont les mêmes désirs. Mais ces désirs ne sont pas universalisables et le risque, quand chacun voit midi à sa porte, c’est que chacun s’érige en norme du bon goût au péril de la liberté d’autrui et du vivre-ensemble. Ainsi il y a des véganes extrémistes qui dans leur combat contre la violence faite aux animaux sont eux-mêmes d’une violence inouïe. Oui, on peut être végane et avoir du sang sur les lèvres. Inversement, il y a des omnivores doux, qui ne font pas un plat de ce qu’ils mangent et distribuent beaucoup d’amour autour d’eux.

Le Jésus des Evangiles canoniques a bien au moins une fois mangé du poisson ; et Hitler était végétarien ; cependant lequel des deux préférez-vous ? De ces contradictions, ressort le primat de l’intention ou du désir sur les actes et les faits matériels. Le fait de manger ou pas, de se nourrir ou pas de chair animale, et tous les choix diététiques que nous faisons, ne sont pas en soi des gages de vertu et des garanties d’élévation morale et philosophique. Sommes-nous ce que nous mangeons, ou ne mangeons-nous pas plutôt tels que nous sommes, d’après les intentions, les pensées ou les désirs qui nous nourrissent plus fondamentalement que la nourriture physique ? Rien n’est plus puissant qu’une pensée, constatait le Jésus de l’Evangile Essénien : et en effet elle peut accuser le carnivorisme des végétariens, comme elle peut innocenter un omnivore ! Le reconsidérer, c’est je crois, se mettre dans les conditions d’un vrai dialogue culturel entre omnivores et végétariens, mangeurs et praniques, etc. pour mener cette réflexion éthique en évitant de se diaboliser et mieux vivre ensemble malgré des régimes de vie incompatibles. C’est une condition impérieuse de la mise en œuvre pratique de la réflexion anthropologique de Kant sur l’insociable sociabilité de l’homme – impérieuse car sans elle, le débat nous condamne à une polémique sans fin. 

(à suivre)

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