L'Islam, les animaux et nous

La question du statut des animaux me concerne à deux titres : d'une part comme ami de la Nature, philosophe (disons d'obédience stoïcienne) qui choisit de vivre omologouménôs tè phusei, en harmonie avec la Nature, et d'autre part comme citoyen d'une société mondialisée où nous avons chaque jour à apprendre à vivre-ensemble, i.e. avec nos différences (permettez que j'évite le mot "laïcité", sous-entendu : "à la française") or dans ce monde, la question du rapport aux animaux est un sujet de discorde. 
Comme philosophe, je cherche dans les traditions spirituelles du monde, tout ce qui me permet de mieux comprendre le sens que les hommes ont donné à leur rapport à la Nature, ce qui se traduit concrètement par un certain usage du corps et de la nourriture qui est bonne lui.
Comme citoyen du monde, je me soucie de tout ce qui peut nous aider à mieux vivre ensemble, nous relier, et m'inquiète de tout ce qui peut nous diviser - je me préoccupe donc de la "religion" qui est à la fois un phénomène social identitaire et communautaire clivant alors que son étymologie possible (du latin religare qui signifie lier ou relier) renvoie au contraire à l'ensemble des valeurs qui relient les humains, et c'est en ce sens que le fondateur de la sociologie Durkheim, dans les Formes Elementaires de la Vie Religieuse 1912, s'en servait, signifiant par ce terme de religion : l'essence même de toute société

1. C'est de l'islam et de l'amour des animaux que je souhaite vous entretenir aujourd'hui.
Je m'appuie sur les textes du Coran, les Haddiths, et le travail de l'historien lyonnais Eric Baratay.

L'Islam est, des trois religions monothéistes, la plus fraternelle avec la Nature et les animaux - bien plus fraternel que le Christianisme institutionnel qui s'est constitué au IVe de notre ère (Saint Augustin intégrant l'héritage platonicien peu enclin à fraterniser avec les animaux, et plus tard, au XIIIe s. Thomas d'Aquin exagérant encore davantage le divorce en s'appuyant sur la redécouverte d'Aristote). L'islam a fortement affirmé dans le Coran la coparticipation des hommes et des animaux dans la Louange (Co 22, 18) et la nécessité d'un partage de la Terre entre eux et nous (Co 55, 10). Le Coran lui-même est adressé aux animaux par le Prophète. 
Au motif des métamorphoses, il souligne notre parenté avec eux en Co 2, 61-65 même si biensûr, "l'homme est de la meilleure nature qui soit" (Co 95,4). Il serait anachronique de prétendre que le Coran est antispéciste, mais son affirmation d'une supériorité de l'homme sur les animaux ne va pas sans y impliquer le devoir pour nous de veiller sur eux, ce cela pour différentes raisons. Tout n'est pas permis; notre noblesse nous oblige. Voyons pourquoi. 
On peut d'abord comprendre que dans les conditions concrètes d'une spiritualité du désert où la vie est constamment menacée, confrontée sa fragilité, les rapports de coopération sont privilégiés aux rapports de compétition et de domination. Ils ont un intérêt commun : hommes et animaux doivent s'entraider. Le chameau par exemple a été vénéré pendant toute la période mamelouke, et bien d'autres animaux sont nommés comme participant à l'avenir divin (Co 42, 29; 6,38) : "Ils seront ramenés vers le Seigneur". 
Ces animaux ont une fonction sacerdotale ou pédagogique : comme dans la Bible ou les fables des poètes, ils servent à l'édification des hommes (Co 45, 3-4), réellement et en rêve (le rêve étant un lieu de dialogue entre Dieu et les hommes). De nombreux saints de l'Islam les ont d'ailleurs protégés. 

Ce n'est pas le Coran mais la littérature juridique qui a, au fil des siècles, déclassé les animaux, nous rappelle Eric Baratay dans Les Dieux et les Betes, 2016. L'indifférence et à la haine des animaux s'est accentuée dans la période contemporaine avec la volonté de moderniser l'Islam pour l'adapter à la sédentarisation, à l'exode rural. Ainsi on a abandonné le culte de protection du chameau du Mahmal en Egypte après la Révolution de 1952 : on pensait ainsi rivaliser avec le sérieux de la culture occidentale qui s'affirmait en accentuant fortement sa distance avec la Nature et le monde animal. Alors l'utilisation des animaux par l'homme passa devant la mission pastorale de l'homme défini pourtant dans le Coran comme intendant ou vicaire auprès des Créatures terrestres (Co 35, 39) conformément d'ailleurs à ce qu'affirmait le texte de la Genèse dont les trois monothéismes reconnaissent l'autorité théologique. Cependant de nombreux haddiths appellent à la non-violence envers les animaux : H2550, 1605, 2658, 1957, 1958, 1606, 1480, 2857, condamnent l'exploitation des animaux pour s'enrichir dans le commerce de luxe : H814, 815, et concluent même que Dieu en tiendra compte : H2533.

2. La question de l'abattage "halal" : problème cultuel ou culturel? 
Toute la question est de savoir et de différencier ce qui relève du culte religieux et ce qui relève de l'habitude culturelle. Revenons donc au texte du Coran et des Haddiths, pour séparer le cultuel du culturel, le phénomène religieux du phénomène historique social. On doit par honnêteté intellectuelle et spirituelle, sauver le Coran de toute instrumentalisation (rêve pieux, mais tout de même!), empêcher d'en conclure le contraire de ce qu'Il dit dit explicitement.

A l'exception du sacrifice de l'Aïd qui commémore celui d'Abraham (Co 37, 100), E. Baratay souligne que Mahomet s'est élevé contre le sacrifice des animaux. 
De ce point de vue, il est ambigu de parler de la Dhabiha comme d'une "méthode d'abattage rituel" comme le fait par exemple l'article wikipédia sur ce sujet, 
entretenant ainsi la confusion entre l'abattage qui est une pratique évoluant culturellement (dont parle H643 et 4817 pour préciser explicitement les conditions de non-violence dans lesquelles il doit être accompli afin d'en atténuer la souffrance), et le rite cultuel dont l'offrande doit être partagée (Co 22, 36) et pure de tout commerce.
L'abattage n'est pas la seule manière de préparer une chair animale : le Coran prévoit des dérogations pour la consommation des animaux chassés. On peut dès lors se demander pourquoi se cramponner à une seule règle de consommation halal, alors que le Coran les diversifiait déjà et tolérait toute consommation sans condition dans les cas d'impérieuse nécessité (Co 5,4; 6,145), y compris pour les viandes venant de juifs ou de chrétiens (Co 5,6), prévoyant que si le Nom d'Allah n'a pas été rituellement prononcé lors de l'abattage, il est possible de le prononcer en se mettant à table, comme le propose l'Imam Bukhari en se fondant sur Co 6, 121. 
Pourquoi certains rigoristes s'opposent-ils à cette possibilité offerte par le Texte lui-même? Herméneutiquement, leur refus est contestable. Ce n'est pas leur fondamentalisme qui est en question, mais bien leur refus de lire tout le Texte. 
On peut aussi se demander pourquoi se permettre de consommer la chair d'animaux générés, élevés et mis à mort dans les conditions de violence de l'élevage et de l'abattage industriels qui nous sont aujourd'hui connues, alors que le Coran interdit explicitement la consommation d'animaux tués violemment. (Même si l'expression fait problème, et qu'on peut se demander aussi ce que peut bien signifier l'idée de "tuer sans violence"?). Il est clair que, à l'exception de l'offrande (requise par Co 22, 36-37), Dieu aime le Bien et non le sang. Le sacrifice du sang n'est pas du tout une fin en soi et des aumônes de substitution sont même prévues par Co 2, 196 et Co 5, 98. 
L'insensibilisation des animaux avant abattage, à quoi se refuse en France la filière halal de la viande, n'est interdite nulle part. Puisqu'étourdir n'est pas tuer et que cette pratique ne transgresse pas les règles de l'abattage, pourquoi devenir sur ce sujet si tatillon, faire comme si l'étourdissement était une hypocrisie pour le contourner quand elle est simplement une manière de minimiser la souffrance animale conformément à l'esprit du Coran, et alors que tant de musulmans utilisent par ailleurs tant d'objets modernes (téléphones, voitures, etc.) dont l'usage est au moins aussi problématique si l'on veut absolument suivre le Texte à la lettre? On voit bien qu'il n'y a pas de lecture qui ne fonde sur une interprétation, qui ne choisisse d'être rigoriste ici et laxiste là, alors qu'on pourrait aussi choisir d'être rigoriste là et laxiste ici. Il y a de l'arbitraire jusque dans les lectures les plus prétendument fondamentalistes. 
Remettant les choses dans leur contexte historique, Eric Baratay rappelle le sens de l'exigence d'une bête saine - revendiquée aujourd'hui pour justifier le refus de l'étourdissement. Lors de l'écriture du Coran, il s'agissait de garantir la qualité de l'aumône faite aux pauvres, d'éviter que les bêtes offertes soient des bêtes malades ou de moindre qualité, qui serviraient à se donner bonne conscience tout en nettoyant ses fonds de pacage, c'est-à-dire de tricher sur la notion de sacrifice (qui implique de donner le meilleur de son bien). 
De deux choses l'une : ou bien les bêtes sont mal soignées par les élevages industriels et elles ne sont pas conformes à la consommation. Ou bien elles sont en bonne santé, et l'étourdissement n'étant pas une manière de les tuer, elles peuvent être mises à mort en atténuant au maximum leur souffrance, leur stress, etc. comme le réclame explicitement le Coran, interdisant même qu'une bête puisse en voir ou en sentir une autre à ses côtés? 
Il nous faut rappeler que des Imams comme Basher Masri (auteur de Animals in Islam), des groupes militants en Egypte et au Maroc dans les années 2000, ou la Ligue Islamique Mondiale (depuis 1996) sont partisans d'une régence avisée et non violente de l'humain sur les animaux, et discrètement d'un certain végétarisme (sans aller jusqu'à parler d'un végétarisme certain) encourageant à la modération de la consommation de viande. Cette vertu de tempérance à l'égard de la viande se trouve affirmée en Co 5,87 et Co 7, 31. 

Conclusion : Au vu de tous ces arguments, il apparaît aux spécialistes que l'exception française dite "de l'abattage rituel" à la loi de 1964 sur l'obligation d'étourdir les animaux mis à mort dans les abattoirs est un "raidissement culturel" (Eric Baratay), héritage de la décolonisation et des conflits culturels qui en suivirent. Les animaux semblent bien faire les frais d'un conflit entre des populations laïques voire laïcardes et de groupes culturels qui instrumentalisent une lecture identitaire (et contestataire) du Coran. On peut renvoyer ces deux formes d'intolérance dos à dos : ici la haine du religieux, là celle de l'animal (et à travers lui peut-être celle de l'ancien colonisateur) pour en appeler à la nécessité d'une autre interprétation du Coran pour ces derniers, et du Vivre-Ensemble pour les autres. Les deux approches que j'évoquais au début de cet article - celle du philosophe et celle du citoyen -  ne sont finalement pas séparables : En revenant au texte et à ses subtilités, on peut adoucir les relations d'une catégorie croissante de la population française de religion musulmane qui a pris les animaux en otage dans une économie de la viande inutilement violente et aux profits exagérés (puisque les associations végétariennes estiment à 50% du marché la contamination du marché ordinaire par le surplus de la filière Halal qui remet ainsi profondément en question le sens de la loi de 1964 visant à minimiser le poids de la souffrance animale dans le commerce de la viande française), et cela désamorcerait aussi au moins une partie des attaques du camp islamophobe de la "laïcité de combat" qui a beau jeu de dénoncer l'hypocrisie du halal dans ce jeu commercial - hypocrisie que, j'espère l'avoir démontré, le Coran et les Haddiths essaient de prévenir et dont ils condamnent  explicitement la cruauté. Il est donc possible de militer pour un respect républicain des textes sacrés, en l'occurrence du Coran, dans la mesure où on montrera davantage comment il condamne la violence et nous oblige à devenir plus conscients de nos propres perversions (de notre insensibilité à la souffrance que nous imposons aux autres) et c'est par les mêmes textes cités dans cet article que nous feront progresser la cause végétarienne puisque le Coran est un grand texte de la cause des animaux et qu'il a le rare privilège de les faire explicitement participer à la Célébration du Divin. C'est donc par un même geste de bienveillance que nous pourront sauver à la fois les animaux et la qualité de notre vivre-ensemble. 

Version vidéo : https://www.youtube.com/watch?v=GvslXp5r_EY&t=1s
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