Diète éthique antispéciste

Diète éthique antispéciste et politique de la bienveillance

(Conférence-débat pour AVF et l'Alliance Ecologiste Indépendante, en compagnie des représentants de AnimalTerre, L214, Layama, à Sciences Po AIx, 17.01.2017, amphi B. Etienne)

Le philanthrope Philip Wollen a dit récemment dans un discours très relayé sur les réseaux sociaux (Animals should be of the menu) que « la défense des droits des animaux est aujourd’hui la question de justice sociale la plus importante depuis l’abolition de l’esclavage ».  C’est une déclaration qui peut sembler exagérée pour les citoyens des nations modernes dont le projet fondateur d’une « maitrise de la Nature » - formulé par Descartes et Bacon au XVIIe s. – implique une instrumentalisation de toute la Nature, mise à disposition des animaux incluse– sans problème moral sur ce point, les animaux étant pensés par Descartes comme de simples « machines » (Cf. Traité des Passions).

Seulement voilà, ce projet prométhéen d'une maîtrise technoscientifique de la Nature a tourné à la prédation dévastatrice de toutes les ressources : 60Milliards d’animaux terrestres (10x la population humaine), et 1000M d’animaux aquatiques sont exterminés chaque année, et la raréfaction des populations animales ne se traduit pour l’essentiel dans les institutions politiques que par des soupirs inquiets concernant l’avenir des pécheurs et agriculteurs qui ne survivent plus eux-mêmes désormais que sous perfusion des subventions européennes.

Des voix s’élèvent cependant, depuis le Rapport Brundtland 1987 (qu'on peut considérer comme l'acte de naissance du concept de Développement Durable), pour alerter sur le péril qui menace l’avenir de la vie humaine sur terre. Nous scions la branche sur laquelle nous sommes assis, la Nature, et les sciences confirment que nous sommes entrés dans l’ère de la Sixième Extinction : 30% des 1,6Millions d’espèces ont disparu et le sort de l’humanité même est en question, comme l’annonçait dejà H. Reeves décrivant dans Mal de Terre, 2003, les trois scénarios climatologiques de la fin de l'humanité (Scénario désert, scénario Geyser, Scénario Vénus). 

C’est dans ce contexte pré-apocalyptique que je voudrais témoigner d’un espoir joyeux et d’une réflexion morale sur les raisons de réinventer notre rapport à la Nature, ce qui suppose, entre autre, de refuser l’exploitation des animaux à quelque fin gastronomique ou commerciale que ce soit. C’est ce que j’appelle la Diète Ethique - du grec Diaité qui désigne un régime d'existence. Mon ascèse végétarienne je la mène sur un terrain limitrophe mais néanmoins distinct de celui du Droit - puisque je parle en philosophe, non en juriste - c’est une réflexion sur ce que je crois être bien de faire, sur ce que j’appellerai avec les philosophes grecs (et Pierre Hadot) : la "bonne manière de vivre" - qui est, selon le mot des stoïciens, omologoumenou te phusei, un vie en harmonie avec la nature, non seulement avec la nature humaine ou la raison (c'est une éthique rationnelle), mais aussi avec la Nature au sens cosmique, avec l’ordre du monde qui nous entoure et les animaux qui la célèbrent déjà à leur manière (et c'est aussi une éthique spirituelle). Cette manière de vivre a une longue histoire, bien que méconnue, puisqu'elle commence en Grèce avec l'Orphisme et le Pythagorisme, les premières traditions végétarienne ou véganes du monde occidental qui refusaient explicitement tout sacrifice animal pour des raisons liées à leur perception de la mort et de la métempsycose, s'opposant la volonté de Prométhée qui avait condamné l’humanité à manger de la viande. Orphée ou Prométhée : voilà les termes d'un choix qui sont encore les nôtres.

Quand j’examine mes raisons de refuser la nourriture d’origine animale, la viande en priorité, je crois distinguer ou entendre 3 grands argumentaires/types de raisonnements qui s’appuient sur autant de définitions du Bien :

-          des raisonnements de type utilitaristes (Stuart Mill, Bentham)

-          un raisonnement de type kantien, déontologiste

-          un raisonnement de type sentimentaliste (autour de ce qu'on appelle les Ethiques de la Vertu, des stoïciens à Mathieu Ricard)

I.    On peut venir au végétarisme/véganisme pour des raisons utilitaristes. L’utilitarisme consiste à juger du Bien d’après ce qui est utile ou profitable. Il consiste à maximiser le profit individuel ou collectif : c’est-à-dire qu’un choix est d’autant meilleur que les effets ou conséquences qu’on en attend apportent plus d’avantages. Le Bien procède dans cette perspective d’un calcul rationnel.

C’est ainsi que beaucoup - et j'en fait partie - sont venus ou vont vers le végétarisme pour des raisons de santé, puisqu'il y a une corrélation entre de nombreuses pathologies et la consommation de produits animaux. Ou pour éviter de peser sur le bilan écologique de la planète. Ou simplement parce qu'il n'est pas sûr que consommer une viande qui prélève 60% des ressources céréalières mondiales tous les ans, alors qu'un enfant meure de faim toutes les six secondes du fait même de la spéculation boursière sur ces céréales - il n'est pas sûr que ce soit un calcul pertinent ou raisonnable, en terme d'intérêt ou d'avantage collectif. Autrement dit, soyons bien clair : manger de la viande tue des hommes. Ces argumentaires utilitaristes sont puissants, convaincants, pleins de bon sens. 

Le problème de la morale utilitariste, c’est qu’elle est à plusieurs vitesses ou plusieurs échelles et peine à mettre tout le monde d’accord. On peut faire des calculs à courte vue ou à court terme par impatience ou séduction d’un bien immédiat plus facile à atteindre, et nous jeter stupidement sur un bien présent sans vraiment voir le bien futur qu’il nous fait rater. Tel est le drame de la cause végétarienne face aux calculs électoralistes des partis de pouvoir qui ne veulent pas se risquer à en faire une priorité. La classe politique qui s'adresse à un électorat omnivore qu'elle ne veut pas bousculer, est utilitariste à court terme : elle est en contradiction avec une morale utilitariste à long terme. Du coup, elle abandonne cette cause à des partis marginaux (l'Alliance Ecologiste Indépendante par exemple) ou extrémistes (comme le FN) qui ne manquent d'ailleurs pas de la récupérer pour fustiger le manque de vision des partis de pouvoir.

Remarquons donc, pour approfondir ce point, l’amitié de B Bardot avec la famille Le Pen ou, bien plus problématique, les sympathies connues de Konrad Lorenz pour l'idéologie nazie. Par ailleurs, puisque nous sommes dans les "gros mots", rappelons qu’Hitler lui-même était végétarien, et même si c'était seulement pour des raisons de santé, ce n’est pas franchement un argument en faveur du végétarisme ! Ces noms sont des contre-arguments utilisés par les adversaires du végétarisme pour souligner que la défense de la Nature n'est pas contradictoire avec un certain anti-humanisme, et que donc, s’il faut choisir, à tout prendre, il vaut mieux un carnivore qui aime son prochain qu’un fasciste, fût-il un fasciste vert ! Notre bouddhiste Mathieu Ricard propose toutefois de revoir cette fausse contradiction en re-méditant ce propos de Lamartine : "on n'a pas deux coeurs, un pour les humains et un pour les animaux. On a un coeur ou on n'en a pas". 

2. Rien n'empêche que nous complétions ou que nous remplacions cette morale utilitariste par une morale universaliste, de type déontologiste  - comme disent les bioéthiciens, disons une morale de type kantien. C'est la deuxième grande option morale que nous livre l'histoire de la philosophie.

Le raisonnement est simplement le suivant : pour Kant, une véritable morale, une morale pure, est désintéressée. Pure, c'est-à-dire non mélangée : il ne doit s'y mêler aucun motif intéressé. NOtre comportement sera juste ou moral s’il est universalisable : il est celui qu’adopterait tout être rationnel à ma place, selon la formule de Kant : « Agis toujours de telle sorte que la maxime de ton action puisse être érigée en règle universelle ». Pour que mon action soit morale, il faut que n’importe qui à ma place, abstraction faite de tout intérêt ou appétit égoïste, puisse vouloir la même chose.

Cela implique que je considère toujours les Autres comme des fins et jamais comme des moyens. Sinon, toute possibilité d’accord entre eux et moi s’anéantirait, s’effondrerait dans sa contradiction – car il ne peut y avoir d’accord véritable qu’entre des volontés libres. Or les animaux ont-ils une volonté libre? Un contrat avec eux a-t-il un sens? 

Quand les adversaires du végétarisme entendent cette rhétorique, ils m’objectent qu’il n’y a pas et ne peut pas y avoir de contrat avec les animaux, au motif de différences spécifiques. C’est ce qu’on appelle la thèse spéciste : les animaux sont pour eux de simples choses, des biens meubles puisque c’est bien comme cela que les animaux sont considérés dans notre Droit hérité du Droit Romain qui ne connaît que deux catégories, celle de Chose et celle de Personne. Cette différence donnerait à l'humain des privilèges exorbitants, et justifierait tous nos comportements discriminatoires puisque nous choisissons arbitrairement d'avoir des comportements préférentiels à l'égard des animaux de compagnie, mais très différents à l'égard des animaux sauvages ou des animaux d'élevage. Peut-on reconnaître aux animaux, et alors auxquels, le statut de personne non-humaine? Le débat juridique depuis 70 ans maintenant, est là : il arrive en France dans le Code Civil en 2015 avec la modification du statut de l'animal, et dans quelques universités (Limoges, Montpellier) qui proposent des Master ssur ce thème!  

Or pour reconnaître des droits aux animaux en tant que tels, il faudrait qu’ils soient des personnes et c’est sur la réponse à donner à cette question qu'on se dispute depuis P. Singer (1970), comme d'autres avant lui avaient lutté contre le sexisme et le racisme, pour la reconnaissance du Droit des femmes ou des peuples colonisés. J'en profite pour souligner encore toute la profondeur historique de la formule de Wollen citée en introduction, qui mettait en perspective racisme, sexisme et spécisme. J’insiste sur le fait que la dépersonnalisation des animaux a été accentuée philosophiquement et ancrée dans notre patrimoine culturel par les auteurs spécistes les plus éminents tels que Descartes et Saint Thomas d’Aquin. Pourtant, Claude Lévi-Strauss a bien formulé le revirement post-moderne en redéfinissant l’animal comme « le plus autrui de tous les autruis », entendez : différent mais étrangement proche et semblable. Les animaux ne sont pas des humains (quoique pour les tenants de la métempsycose ou de la réincarnation...), mais la question se pose désormais de savoir si ce qui nous rapproche n'est pas plus important et signifiant que ce qui nous distingue. Puisque entre eux et nous, la révolution éthologique en cours est en train de montrer qu'il n'y a pas de différence de nature, mais seulement de degré dans les aptitudes particulières. Ils ont une sensibilité mesurable à la souffrance, un sens de la justice, et même une conscience de soi et conscience d’être conscient. L'existence de ces qualités dans tout le règne animal est étudiée par l’éthologie dont les conclusions, dit Dominique Lestel, révolutionnent les sciences sociales. Je vous invite à écouter aussi sur ce sujet notre très jovial Boris Cyrulnik. 

Mais on voit donc que l’universalisme  - fut-il celui des Lumières - se heurte à une difficulté culturelle : la culture végane reconnaît à l’animal le statut de personne-non-humaine, mais la thèse fait polémique. On peut invoquer l’universalisme mais c’est une notion à géométrie variable – et ce n’est pas Kant qui me contredira puisque, dans son Anthropologie, en raciste assumé, ne considérait pas tout à fait les Noirs comme des êtres humains. On le voit donc, même quand on s’appelle Kant, le rationalisme qui fait notre dignité n’est jamais qu’à la hauteur de nos préjugés culturels. Le véganisme, qui n’a rien d’une évidence, suppose donc une révolution culturelle morale et intellectuelle profonde. Et dans un monde structuré par les notions scientifiques, c'est l’éthologie qui est en train d’en affûter l’argumentaire.

3. Comme on le voit par la critique que je viens d’adresser à Kant, c’est-à-dire à l’un des angles morts du rationalisme moderne, et aussi peut-être parce que j’ai une sensibilité "orphique", j’ai éprouvé le besoin de revenir à ce que les philosophes appellent une Ethique de la vertu. J'ai éprouvé le besoin de réintégrer dans ma réflexion la question des sentiments, et d'un type de sentiment particulier qu’on appelle Empathie – le pouvoir qui nous est généralement donné de nous désidentifier pour nous mettre à la place des autres – comme fondement de l'Amour, compassion, pitié (quel que soient les noms qu'on lui donne) qu'on formule dans les termes d'un devoir général de bienveillance  universellement connu : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse ». Tout le monde a reconnu la Règle d'Or, le vertu ou le devoir au sens stoïcien du terme (kathékon) qui est ce qu’il convient de faire parce que c’est tout simplement beau (kalon), et c’est beau parce que cela suppose la conscience supérieure d'être relié, de faire un. "Aimer, c'est s'unir" disait joliment Descartes. Cette expérience d'une déflagration de la conscience duelle au profit d'une conscience de l'unité, d'un dépassement de la conscience séparée vers une expérience de la relation et de l'unité, c'est le coeur de la définition du Beau d’un point de vue moral.

Cette Règle d'Or est formulée mutatis mutandis dans toutes les traditions, occidentales et orientales. Elle est bien repérée dans la Bible et le Coran, et je ne résiste pas au plaisir de vous extraire des Entretiens de Confucius : « 己所不欲无施于人 », XV, 23. En Inde, c’est l’Ahimsa. Etc. La liste de ses formulations est longue. C'est qu'il n'y a peut-être pas de question plus essentielle. 

Cette Règle d’Or a beau faire battre les cœurs, elle rencontre des difficultés : l'empathie est difficile à étendre au-delà du cercle restreint des personnes physiques que nous fréquentons concrètement et quotidiennement. Notre empathie naturelle est un pouvoir naturel mais limité en extension par l'impuissance de notre imagination, et Kafka avait sans doute à ce propos raison de dire que la guerre procède d'un "prodigieux manque d'imagination", i.e. d'empathie. C'est ce ratatinement de l'empathie qu'exploitent parfois des groupes politiques dans le but d’opposer des communautés les unes aux autres  - lorsqu'elles affirment par exemple qu’on doit préférer son cousin à son voisin, son frère à son cousin, etc. Les progrès de la cause végétarienne, c’est-à-dire de la Non-violence envers tous les animaux, dépendent donc de notre capacité à passer d’une empathie naturelle à une empathie étendue, d'étendre notre imagination, y compris en direction des animaux. Cela ne peut être que l’effet d’une ascèse individuelle  - c'est pourquoi je milite pour une éthique de la vertu - une éthique rationnelle mais qui exploite la puissance des images pour lutter contre la sclérose de l’empathie. 

Je vous propose par exemple cette expérience morale ou cet exercice de pensée : regardez  jusqu'au bout sur YT les images de l'abattoir d'Alès, écoutez jusqu'au bout les cris d'une vache à laquelle on arrache son veau, ou même simplement ceux des lapins qu'on épile pour leur fourrure et dans l'heure qui suit, voyez si vous arrivez encore à vous mettre à table pour manger une viande. Si vous avez pourtant réussi à le faire jusqu'à aujourd'hui, ce n'est pas par manque de raison, mais par manque d'imagination. Je crois que pour une morale accomplie, les deux sont nécessaires. 

Il y a du sens à dire, contre les replis identitaires ou nationalistes qui peinent à imaginer que les autres sont comme nous des êtres sensibles, que plus nous élargirons ce pouvoir d’empathie, et plus nous grandirons en humanité. Après les luttes contre le racisme et le sexisme, l'antispécisme nous invite à élargir davantage le cercle de l’altérité, la sphère de tous ceux que nous jugeons dignes d’entrer dans notre champ de considération et de respect, comme l’a fait Lévi-Strauss en nous rappelant que ce qui nous humanise au plus haut point est notre capacité « à voir un semblable en tout être exposé à la souffrance » (C. Lévi-Strauss, « Jean-Jacques Rousseau, fondateur des sciences de l'homme », Anthropologie structurale, Plon, 1973, p. 49-55). (Vous retrouverez les références de ces citations sur le site : www.phalanstere.fr). Et ceci Jusqu’à ce qu’il n’y ait réellement plus de frontière dans les cœurs et les esprits, ni entre les peuples, ni entre les espèces. « Si je pense, je deviens végétarien » disait récemment un philosophe à succès, suspect de ne pas penser - Michel Onfray pour ne pas le citer. Car tout est dans le « Si », et il concède qu’il est omnivore. Ne faisons donc pas comme lui, et « osons penser » pour reprendre la formule des lumières, sapere aude, osons nous servir de notre propre entendement et agissons en conséquence. La cohérence n'est-elle pas la moindre des vertus qu’on puisse demander à un philosophe?

En conclusion, je crois donc qu’il faut chercher en nous, plus encore que dans une réponse politique ou juridique, la solution du problème posé - celui de la violence que je définis comme : la souffrance que nous imposons à un être contre sa volonté - et qui constitue pour la circonstance la définition même du Mal. Après les trois définitions du Bien, définissons le Mal comme la Violence, i.e. toute souffrance que nous infligeons à un être sensible contre sa volonté.

Deux remarques avant de vous laisser la parole : 1. Les obstacles au progrès de la cause végane et de l'éthique antispéciste ne sont pas tous extrinsèques. Certains viennent du camp des  véganes même qui se disputent plus ou moins sur les stratégies à adopter. Et j’avoue que je ne sais pas moi-même dans quel camp me ranger - si tant est que l’on doive se ranger. Le débat interne oppose le Welfarisme et l’Abolitionnisme que je comparerais respectivement à deux positions de type réformiste et révolutionnaire – les abolitionnistes suspectant les welfaristes de retarder la libération animale par des compromissions qui servent qu'à donner bonne conscience et anesthésier notre conscience de l’Insupportable ; les welfaristes suspectant les abolitionnistes de glisser vers des positions radicales en abusant de la reductio ad Hitlerum, en jouant trop du point Godwin, en privilégiant des actions et des discours perçus comme extrémistes ou fanatiques, qui donnent une image trop intransigeante de la cause végane – ce qui ferait donc plutôt un effet repoussoir.

Ainsi on voit que le monde végane, à travers ces conflits de stratégie, est lui-même travaillé par le problème de la tolérance. Peut-être pourrait-on s’attendre de ma part, après cet exposé, à la défense d’une position modérée (welfariste), mais je suis obligé de reconnaître que ces derniers mois, ce sont les images trash et les actions choc des associations L214 et 269 Life qui ont fait progresser les consciences, suite à la diffusion massive des images insupportables de l’abattoir d’Alès le 10.10.2015, et aux pratiques d'une cruauté incompréhensible du monde de l’industrie animale (pour les fourrures par exemple). Toutes ces révélations ont même fini par provoquer récemment la formation d’une commission d’enquête parlementaire et une loi votée ce 12/01/2017. Faut-il absolument donner la nausée au grand public pour élever le niveau de conscience et infléchir les comportements? Telle est la question sur laquelle je conclurai, sans me réjouir – délicate puisque la violence qu’elle dénonce risque toujours d’éclabousser ou de rebondir sur celui qui la rend publique, accusé de terroriser, de culpabiliser, de porter atteinte à des pratiques et des intérêts économiques considérés encore comme "normaux".

2. Je terminerai par un hommage discret à G. Steiner, en rappelant que la reconsidération des rapports hommes-animaux est essentielle à une réflexion sur la violence de la culture moderne dans la mesure où, souvenons-nous en; c’est la définition de certaines catégories d’êtres humains comme "animaux" qui a permis aux régimes génocidaires du XXe siècle de pratiquer sur elles les pires atrocités. Au contraire, les grandes philosophies de l’Antiquité étaient allées jusqu'à élever l’animal au rang de modèle pour la sagesse humaine (je pense par exemple au chien ou à la souris dans l’enseignement de Diogène de Sinope, je pense aux Orphiques et aux Pythagoriciens, à la Bible et au Coran dont la relecture est pleine de surprises) et la naissance de l'éthologie, de Jane Goodall à Franz de Wall en passant par P. Singer et T. Regan, nous force à nous reposer à nouveaux frais la question de ce « qu’être un animal » veut dire, et critiquer l'usage de ce concept "répressif, ridicule et violent" selon le mot de Derrida. On pourra se servir du critère proposé par Gandhi qui pensait que "le niveau moral moral de l'humanité se mesure à la manière dont elle traite les animaux". Il faut trouver les mots, faire entrer à nouveau l'animal et la question morale qu'il incarne dans notre univers symbolique : ce n'est pas facile si l'on s'avise que le terme "vegan" inventé par Donald Watson en 1944 n'a été accepté dans le dictionnaire Larousse qu'en ...2015! Mais je crois en avoir dit assez pour montrer qu'une lame de fonds est en train de monter dans la société civile, dans le champ des sciences humaines, sociales et du Droit. 

J'essaie humblement d'y apporter contribution. Merci pour votre attention et pour votre compassion. 

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