Utopie, atopie

La modernité aura été prolixe en utopies et en utopistes. La post-modernité naissante semble donner sa préférence aux atopies. Différence entre ces deux termes : 
1. - L'utopîe est futurocentrée, elle est tournée vers l'avenir d'un idéal de perfection à réaliser. L'atopie fait avec ce qui est, elle se réalise dans le présent (exemple : les Indignés, Occupied Wall Street). 
2. - L'utopie est un projet moral ou moralisateur (les utopistes parlent beaucoup de "vertu", voir les discours de Saint Just, Robespierre exploitant la pensée Rousseau); mais l'atopie prend le réel comme il est et fait avec les faiblesses des hommes. Au lieu d'imaginer un monde pur de tout mal ou se donnant les moyens de le supprimer, elle exalte l'amour, la compassion, la non-violence (voir  Gandhi, les Stoïciens), c'est-à-dire tous les moyens de corriger plutôt notre regard sur le monde que le monde lui-même. Les accentuations sont différentes, l'atopie renonçant par avance à toute domination du réel, préférant revenir à une ascèse du soi. (Exemple : Socrate atopique est un homme de bienveillance, mais Platon est un homme de vertu. Même différence entre Jésus et l'Eglise). 
3. - L'utopie est souvent un lieu clos (par exemple l'Utopia de T. More). L'atopie est tissée dans la trame de la réalité quotidienne, se déploie sous forme de réseaux. (Exemple : L'Internet est une forme atopique). 
4. - L'utopie est une construction défensive, paranoïde, voire guerrière et conquérante (comme le revendique T. More, le projet utopique ayant vocation à transformer le monde), et prête le flanc à l'accusation de totalitarisme (comme on le vérifiera dans le Communisme et le Nazisme) ; mais l'atopie accepte le réel tel qu'il est et ne se défend pas (ou prend à chaque instant le risque) de disparaître. 
5. - Ainsi la démarche utopique redoute l'Autre et veut l'éliminer. Sa démarche est de type identitaire : elle définit un règne du "même" et veut une uniformisation rationnelle et généralisée, comme on peut le voir chez T. More (toutes les villes, les maisons, les jardins s'y ressemblent) ou chez Fontenelle dans la République des Philosophes. Ainsi les utopies du 20e siècle exalteront l'égalité de tous (par la dépossession de toute propriété privée (comme dans le comme dans le Communisme russe) ou la dépersonnalisation par l'obéissance à la règle ou au chef (comme dans le nazisme allemand). L'atopie au contraire, soluble dans les sociétés les plus diverses et les plus adverses, est au contraire une dialectique ouverte du même et de l'autre, considérant que la différence, loin de léser, enrichit.
6. - L'utopiste est un projet volontariste, une expression du prométhéisme moderne qui veut transformer l'homme et la nature par le travail et l'organisation rationnelle des activités. L'atopie est un style de vie nolontariste, pour lequel il ne s'agit plus de faire et de vouloir, mais d'être. 
7. - L'utopie est fascinée par la règle du Droit. L'amour y cède la place à l'amour des lois. Exemple : Guevara, L'Horloge des Princes, 1588. L'amour des lois est le fondement de la pratique dépersonnalisante de l'autocritique, comme on peut le voir dans la Cité du Soleil, Campanella. Sans nier la valeur du Droit (comme règle objective permettant de limiter l'arbitraire de la justice et des gouvernants), l'atopie privilégie des stratégies d'adaptation personnelles, non plus des règles donc, mais des processus de régulation. 
8. - On ne s'étonnera donc pas de voir que l'utopie entend contrôler rigoureusement l'éducation, jusqu'à faire disparaître la sphère privée; sa question est : quels savoirs sont légitimes pour sélectionner les individus légitimes pour pérenniser les institutions? Mais l'atopie sourit de l'inefficacité de ce contrôle et encourage des stratégies d'éducation personnelles; sa question, toute différente est : de quel savoir ai-je besoin pour être?
9. - L'utopie repose sur la valeur utilitarisme; chacun doit y servir à quelque chose. L'atopie est plus sensible à l'utilité de ce qui ne sert à rien. (Ex : valeur de l'arbre noueux qui seul survit au bûcheron et à l'ébéniste qui ne voient pas l'utilité de le couper pour en faire des planches, chez Zhuangzi, ch.I ; ou la céladonie chez Fourier). 
10. - Bien des commentateurs ont fait remarquer que l'utopie brime les désirs et les passions au nom d'une règle rationnelle d'où nos actes se déduisent géométriquement (d'ailleurs l'Utopie de More est "à peu près carrée" et celle de Campanella "un cercle absolument parfait"). De ce point de vue, finissons cette intervention en rendant hommage à C. Fourier, abusivement classé parmi les utopistes alors que son projet est de critiquer les utopies liberticides de son siècle. Les utopies incarnent pour Fourier les valeurs destructrices de ce qu'il appelle péjorativement "la civilisation", au service des valeurs masculines contre les valeurs féminines que Fourier entend promouvoir. La société harmonienne de Fourier est le contrepoison de l'Utopie. Remarquons que si Fourier est si "acharné" à classer les passions, c'est pour organiser sur cette classification rationnelle une société capable de mieux nous permettre de les vivre. 
Pour la critique de ce projet et les raisons de son renouvellement dans un Nouveau Phalanstère, voir l'article : "Nouveau Phalanstère, atopie".

On l'a compris, je n'approuve donc pas la nostalgie de l'utopie qui est, à mon sens, fondée sur un malentendu : ce que les utopistes regrettent, c'est l'atrophie de l'imaginaire dans nos sociétés modernes rationnellement organisées et relativement déshumanisées. Mais ils oublient que les utopies aussi sont déshumanisantes. L'atopie peut stimuler la vitalité de l'imaginaire (incluant l'imaginal au sens de H. Corbin et l'imaginaire de G. Durand) dans une société qui ne sacrifie le désir d'être plus humain ni aux croyances aveugles ni à la raison scientifique. L'atopie a l'avantage de ne pas figer la vérité dans une doctrine, de ne pas se laisser instrumentaliser. Elle est ouverte sur le rêve, mais elle est très consciente des cauchemars qui peuvent en sortir. 

Jérôme Ravenet. 
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