Tocqueville et la démocratie

La démocratie en question

Une lecture de Tocqueville

 

« J’ai entrepris de voir non pas autrement mais plus loin que les partis », A. de Tocqueville

 

 

A de Tocqueville fait un voyage en Amérique, entre Mai 1831 et Février 1832. Parti pour analyser la Démocratie, afin de mieux comprendre ce qui se passe en Europe de manière violente et convulsive depuis la Révolution, c’est-à-dire depuis l’abolition de l’ordre aristocratique, il y découvre les principes d’un nouvel ordre des choses : « Parmi les objets nouveaux qui, pendant mon séjour aux Etats-Unis, ont attiré mon attention, aucun n’a plus vivement frappé mes regards que l’égalité des conditions »(D.A., I, p.1). De là, il tirera quelques définitions frappantes, et surtout une analyse critique de la Démocratie.

Cette égalité des conditions est pour Tocqueville, le premier « fait générateur » qui définit la Démocratie. C’est la définition d’un état social, non d’un régime politique. 

Une deuxième définition insiste sur sa dimension politique, un régime de gouvernement. « Dès l’origine, le principe de la souveraineté du peuple avait été le principe générateur de la plupart des colonies anglaises d’Amérique » (D.A., I, p.54). C’est aussi ce qu’il appelle « la loi des loi ». C’est ce principe que Rousseau appellera Auto-nomie et qui consiste à se donner à soi-même les lois auxquelles on obéit.

Tocqueville définit enfin un troisième principe : l’opinion publique. Au-dessus des présidents et des rois « se tient un pouvoir dirigeant, celui de l’opinion publique. (…) La France et les Etats-Unis ont ainsi, malgré la diversité de leur constitution, ce point commun, que l’opinion publique y est, en résultat, le pouvoir dominant » (D.A., I, p.126).Ce qui caractérise au contraire l’Aristocratie, c’est le pouvoir des « influences individuelles » (D.A., I, ch.3).

Dans la Démocratie, « c’est réellement le peuple qui dirige, et quoique la forme du gouvernement soit représentative, il est évident que les opinions, les préjugés, les intérêts et même les passions du peuple ne peuvent trouver d’obstacles durables qui les empêchent de se produire dans la direction journalière de la société » (D.A., I, p.177). Autrement dit, Tocqueville considère comme caduque la distinction entre démocratie représentative et démocratie participative. Comme le dit le titre de la deuxième partie du premier tome de la D.A., comprendre la démocratie en Amérique, c’est comprendre « Comment on peut dire rigoureusement qu’aux EU, c’est le peuple qui gouverne ». On peut s’étonner de ce refus de distinguer deux types de démocratie. Comme je n’ose croire à des raisons psychologiques (qui incrimineraient la naïveté de Tocqueville), évoquons de possibles raisons historiques, les grands commerçants étant relativement moins bien organisés qu’aujourd’hui.

Qu’est-ce qui rend possible le gouvernement du peuple ? Réponse : c’est le fait qu’on ait pu considérer à la fin du XVIII° que la Providence a donné à chaque individu le degré de raison nécessaire pour qu’il puisse se diriger lui-même dans les questions qui l’intéressent. Pour le dire comme Kant, c’est le passage de l’état de minorité dans lequel les peuples étaient sous influence à l’état de majorité. Aude sapere. Les peuples doivent oser se servir de leur propre entendement, dit Kant, avec exaltation.

Mais ce courage ou cette audace de penser, c’est-à-dire cette liberté de décider implique l’égalité des conditions. La société ne tient plus par le gouvernement direct et l’influence diffuse que certaines familles exercent sur le cours des affaires publiques, elle ne tient plus par la hiérarchie des patronages. (Notez qu’à ce titre, pour Tocqueville, la Grèce et Rome sont des aristocraties). Pour Tocqueville, les progrès de la Démocratie ne font qu’un avec l’érosion des influences individuelles. Là, encore, même énigme : comment Tocqueville peut-il penser que ces influences se dissolvent dans la Démocratie ? Pourquoi ne fait-il pas l’hypothèse que ces influences changent de source, ou de forme, ou de nature – en passant des mains d’une aristocratie qui soudait la société autour de familles claniques, aux mains d’une bourgeoisie qui l’oriente selon d’autres intérêts – des intérêts de nature économique ? D’où le problème : l’égalité est-elle un rempart contre les influences et une garantie pour la liberté individuelle de penser, ou bien n’est-ce qu’un instrument idéologique qui a permis a la bourgeoisie d’usurper cette influence à l’aristocratie ?

Tocqueville souligne l’effet dissolvant de l’égalité des conditions sur la société. Tandis que la société traditionnelle de type aristocratique est soudée autour des valeurs du clan familial (par la force des influences qui permettent à ses vassaux d’en bénéficier), la Démocratie favorise une société atomisée. Aussi est-ce dans les Etats de l’Ouest que Tocqueville voit « la Démocratie parvenue à ses dernières limites (…) Les nouveaux Etats de l’Ouest ont déjà des habitants ; la société n’y existe point encore » (DA., p.50-51). Au fond, la société démocratique est une dissociété ; selon Tocqueville, elle rompt tellement les rapports d’influence qu’elle dissout la société. Il y a toujours des maîtres et des serviteurs dans la Démocratie, i.e. des riches et des pauvres, mais le propre de la Démocratie est de les rendre étrangers les uns aux autres, et peut-être mutuellement plus redoutables encore que dans la relation traditionnelle. Les ouvriers deviennent « plus faibles, plus bornés, plus dépendants » (D.A., II, p.165), « la science industrielle abaisse sans cesse les ouvriers, elle élève celle des maîtres » (Ibid.). La nouvelle « aristocratie » est redoutable, et peut-être plus encore que l’ancienne : « L’aristocratie que fonde le négoce ne se fixe presque jamais au milieu de la population industrielle qu’elle dirige ; son but n’est pas de gouverner celle-ci, mais de s’en servir » (D.A., II, p.166-167), et il ajoute : « l’aristocratie manufacturière que nous voyons s’élever sous nos yeux est une des plus dures qui aient paru sur la terre » (Ibid).

Question : est-ce que la société est désorientée et s’est atomisée parce que les rapports d’influence y ont été érodés, parce que ses repères traditionnels ont été bouleversés ? Ou bien : n’est-ce pas plutôt parce que les valeurs que la bourgeoisie triomphante a substitué aux vieilles tables sont de nature individualiste-hédoniste ?

Deuxième problème : Tocqueville considère que « l’aristocratie manufacturière » est très vulnérable ; il considère qu’elle est « dure », mais qu’elle n’est pas « dangereuse » (D.A., p.167). C’est curieux, surtout pour tous ceux qui vivent une Modernité qui accuse de tous les maux le grand commerce international. Pourquoi Tocqueville pense-t-il que la bourgeoisie n’est pas « dangereuse »? Parce que les inégalités qu’elle engendre lui semblent accidentelles, « monstrueuses » ou contradictoires avec l’esprit égalitariste de la démocratie, et donc finalement, provisoires. Les inégalités qu’elle engendre ne devraient pas résister longtemps à la force de l’égalité démocratique. On peut se demander si Tocqueville ne sous-détermine pas la force de cette « nouvelle aristocratie » - car elle s’est formée une conscience de classe et n’est pas restée dispersée comme elle l’était, relativement, au début du XIX°. Tocqueville écrit : « Quoiqu’il y ait des riches, la classe des riches n’existe point ; car ces riches n’ont pas d’esprit ni d’objets communs, de traditions, ni d’espérances communes. Il y a donc des membres mais point de corps ». Les « riches » n’en sont pas restés là : ils ont eux aussi leurs syndicats (Medef) et leurs lobbies. Cela doit nuancer le jugement optimiste de Tocqueville.

 

Tocqueville substitue à la division classique des régimes (en monarchie, aristocratie et démocratie) une opposition simple entre démocratie et aristocratie, c’est-à-dire entre égalité et inégalité des conditions. Les tendances démocratiques sont politiquement représentées par les Républicains, tandis que les tendances aristocratiques perdurent aux EU dans le parti fédéraliste. Les fédéralistes qui voulaient restreindre l’usage de la puissance publique, furent vaincus car « ils luttaient contre la pente irrésistible de leur siècle et de leur pays » (D.A., p.181) qui allait dans le sens d’une extension de cette puissance publique. « Dans une démocratie, rien ne doit échapper au pouvoir de la société sur elle-même dont le pouvoir central est l’instrument et l’expression » (P. Manent, Tocqueville et la nature de la démocratie, p.33).

Se pose le problème des « influences » de la bourgeoisie. Or Tocqueville pensent que la bourgeoisie ne peut pas et ne veut pas s’opposer à l’extension de la puissance publique : « Les riches aiment mieux abandonner la lice que d’y soutenir une lutte souvent inégale contre les plus pauvres de leurs concitoyens. Ne pouvant pas prendre dans la vie publique un rang analogue à celui qu’ils occupent dans la vie privée, ils abandonnent la première pour se consacrer à la seconde. Ils forment au milieu de l’Etat comme une société particulière qui a ses goûts et ses jouissances à part » (D.A., I, p.183). Faut-il voir chez Tocqueville un aveuglement idéologique : non, puisque Tocqueville n’appartient pas à cette bourgeoisie. Naïveté de l’auteur, ou conditions historiques particulières ? Peut-être. Tocqueville insiste : « Jusqu’ici, chez toutes les nations du monde, le plus grand nombre a toujours été composé de ceux qui n’avaient pas de propriété, ou de ceux dont la propriété était trop restreinte pour qu’ils puissent vivre dans l’aisance sans travailler. Le vote universel donne donc le gouvernement de la société aux pauvres » (D.A., I, p.218). Cela ne peut être vrai que de manière assez grossière, qu’en comparaison de l’aristocratie.

La différence entre démocratie et aristocratie repose sur les régimes de liberté, sur des conceptions différentes de la liberté : d’un côté la liberté est dans l’usage d’un droit commun à tous ou liberté indépendance-autonomie, de l’autre, elle tenait à des privilèges.

La liberté privilège exaltait la valeur individuelle, un orgueil noble qui pousse les hommes à des actions extraordinaires, et a créé « les plus grands peuples qui fussent jamais ». Certes. Mais Tocqueville reconnaît que les hommes par nature sont libres, indépendants et donc égaux. La liberté démocratique répond à l’idée juste de la liberté, la liberté privilège est une idée fausse, c’est-à-dire une idée arbitraire, une sorte de coup de force, seulement voilà : cette idée fausse a été tout de même d’une fécondité politique rare.

De son côté, la liberté démocratique a beau être vraie, elle met le nouveau citoyen en péril : Tocqueville pense que l’homme démocratique est menacé par la bassesse. La démocratie tourne facilement en médiocratie, parce qu’elle privilégie fondamentalement l’égalité au mérite, l’interchangeabilité des personnes (et surtout des fonctionnaires) aux compétences personnelles. Alors que la gloire d’un Louis XIV tient essentiellement à des personnalités uniques, irremplaçables (Lully, Molière, etc.) pour lesquelles les régimes aristocratiques ont un flair unique. Concluons avec P. Manent : « Une idée juste de la liberté tendant à produire de mauvais effets, une idée fausse de la liberté tendant à produire de bons effets, tel est le paradoxe que nous présente Tocqueville » (Ibid., p.37)

Tel est la tragédie de tous ceux qui dans une démocratie espèrent servir leur pays grâce à la culture de leurs vertus personnelles. La reconnaissance de ces vertus sera toujours soumise au verdict de l’opinion publique ; elle ne sera donc jamais à sa place, même si elle était reconnue ! Car une vertu personnelle ne peut être subordonnée à l’opinion publique, elle ne peut être reconnue que par d’autres vertus personnelles – et qu’importe si l’homme démocratique appellent cela de l’orgueil. La reconnaissance d’une vertu personnelle par l’opinion publique et les pouvoirs publics ne peut être qu’un accident, elle n’aboutit jamais, dans le meilleur des cas, qu’à un malentendu.

La liberté démocratique n’est toutefois pas incompatible avec le culte de la vertu. Tocqueville nous parle des « mâles et fières vertus du citoyen » (dans De l’Ancien Régime et la Révolution, p.63, Gallimard). Cette vertu, c’est l’exercice de l’autonomie ou de la souveraineté : commandement et obéissance sous un même chapeau. Aristote dit dans la Politique que c’est « une haute vertu que d’accoutumer deux habitudes contraires »(1277 a). Ne jamais obéir à la volonté d’un autre qui ne soit aussi la mienne, ne rien ordonner à un autre que je ne sois disposé à faire moi-même et que l’autre ne veuille aussi. Vertu difficile que le citoyen Lambda brade volontiers par paresse ou négligence (quand il s’enivre des jeux du cirque plutôt que de s’inquiéter des décisions prises à l’Assemblée Nationale chaque semaine), par lâcheté (peur du châtiment), et finalement par bassesse - car il est bas de faire ce que, au fond, nous ne reconnaissons pas comme légitime (quand je suis en désaccord avec la volonté purement nominale de la majorité). Ce qui fait pour finir que la perfection théorique de la démocratie accroît l’improbabilité de sa réalisation.

De même qu’il ne faut pas condamner sans retour la démocratie, il ne faut pas flatter l’aristocratie sans réserve : les vertus personnelles qui encouragent l’orgueil ne nous garantissent pas contre l’arrogance.  Et dans les régimes aristocratiques, le sens du service chez les serviteurs risque aussi de glisser vers la servilité. Il ne faut pas croire que Tocqueville cherche à restaurer l’aristocratie. Pour lui, il est inutile de lutter contre le sens de l’histoire. Mais il faut remarquer que la démocratie, même dans sa version relativement pacifique de l’Amérique du XVIII°, lui inspire une espèce de terreur religieuse. Pourquoi ?

Parce que dans la formule « la liberté est égale pour tous », le prédicat est plus fort que le nom. L’extension de la liberté à tous les membres du corps social en change la compréhension et se connote péjorativement dans le sens d’un nivellement qui au fond menace la liberté de pensée qui consistait jusque là dans l’affirmation des vertus personnelles. Puisque tous sont égaux, chacun se replie sur lui-même, et la société s’atomise. La société aussi est menacée : « Les vices que le despotisme fait naître sont précisément ceux que l’égalité favorise (…) Le despotisme qui est dangereux dans tous les temps est donc particulièrement à craindre dans les siècles démocratiques » (D.A., II, p.109). Au danger de l’égalité, Tocqueville ne répond pas par la nostalgie d’un ordre aristocratique dépassé, il y répond par la liberté : il faudra ajouter de la liberté à l’égalité. « Pour combattre les maux que l’égalité peut produire, il n’y a qu’un remède efficace : c’est la liberté politique » (D.A., II, p.112). Tocqueville retourne la liberté contre l’égalité.

Mais quelle liberté ? ou : quel usage la liberté ? Réponse : la liberté d’association. Pour contrer les effets dissolvants de l’égalitarisme sur la société, les sociétés et les individus ont intérêts à s’associer. Il y avait des clans, des familles dans les sociétés traditionnelles, mais pas d’associations – il faut y songer. Le but des associations, dans les régimes démocratiques, est de recomposer sans cesse le tissu social que l’égalité des conditions tend continuellement à défaire : « Les sentiments et les idées se renouvellent, le cœur ne s’agrandit et l’esprit ne se développe que par l’action réciproque des hommes les uns sur les autres… Cette action est presque nulle dans les pays démocratiques. Il faut donc l’y créer artificiellement. Et c’est ce que les associations seules peuvent faire » (D.A., p.115-116). Le processus de dissociation est une tendance ou un « effet naturel de l’état social » démocratique ; tandis que le droit des associations relève de l’art politique par lequel les démocraties encouragent la cohésion. La démocratie refait constamment le lien social qu’elle défait. Elle le refait autrement.

Mais cette liberté d’association ne garantit pas la liberté de pensée. Elle ne garantit pas que les motifs en vue desquels les hommes s’associent fortifient chez eux le sens de la hauteur. A la passion de l’égalité, elle ne garantit pas d’ajouter la passion de la Distance, ou pour parler comme Nietzsche, la passion du Penser. Et il ne faut pas minimiser le pessimisme cinglant, et qui a d’ailleurs sans doute inspiré Nietzsche, des analyses de Tocqueville sur la « liberté de pensée » dans les régimes démocratiques. La « liberté de pensée » rencontre dans les démocraties une limite radicale, à laquelle Tocqueville est très sensible : la puissance de la majorité, ou l’opinion publique. Le pouvoir social propre à la démocratie, c’est la puissance de la majorité qui s’exprime dans l’opinion publique - aujourd’hui, les sondages la mesurent. Les grandes existences individuelles n’y ont pas de place, pas de refuge à moins de rencontrer par accident les intérêts de l’opinion publique (ce que j’appelais donc plus haut un malentendu).  Mais au fond, l’opinion publique est une contrainte, pour la liberté de penser. « Les princes avaient pour ainsi dire matérialisé la violence ; les républiques démocratiques de nos jours l’ont rendue tout aussi intellectuelle que la volonté humaine qu’elle veut contraindre. Sous le gouvernement absolu d’un seul, le despotisme, pour arriver à l’âme, frappait grossièrement le corps, et l’âme échappant à ces coups, s’élevait glorieuse au-dessus de lui ; mais dans les républiques démocratiques, ce n’est point ainsi que procède la tyrannie ; elle laisse le corps et va droit à l’âme » (D.A., I, p.266-267). On reconnaît ici un thème qui nourrira les célèbres analyses de Foucault, à savoir la spiritualisation de la violence dans les Etats modernes. L’opinion publique est une contrainte invisible, qui s’exerce au point de naissance de la pensée, pour ainsi dire avant qu’elle ne naisse. L’opinion publique est une « croyance dogmatique » (D.A., II, p.16) qui ne vaut guère mieux que les croyances dogmatiques dont la bourgeoisie triomphante rend responsable l’aristocratie et le clergé de l’Ancien Régime. Elle ne vaut guère mieux, et même temps, pense Tocqueville, elle est indispensable : car aucun homme ne peut examiner toutes ses pensées – cet examen serait un travail infini, exténuant. On ne pense pas sans préjugé, on ne peut pas.

Comment expliquer cette tyrannie de l’opinion publique sur les pensées ?  Dans les régimes démocratiques, les hommes peuvent à peu près tout dire sans risquer d’être inquiétés physiquement, pénalement, pour les idées qui sont les leur. Cependant, les régimes démocratiques atteignent la capacité de penser à sa source. Refusant les « influences » des lumières et des vertus de la vieille aristocratie qui donnaient l’exemple, se voulaient des modèles, la pensée de l’homme démocratique s’est repliée sur elle-même. « Quant à l’action que peut avoir l’intelligence d’un homme sur celle d’un autre, elle est nécessairement fort restreinte dans un pays où les citoyens, devenus à peu près pareils, se voient tous de fort près et n’apercevant dans aucun d’entre eux les signes d’une grandeur et d’une supériorité incontestables, sont sans cesse ramenés vers leur propre raison comme vers la source la plus visible et la plus proche de la vérité. Ce n’est pas alors seulement la confiance en tel homme qui est détruite, mais le goût d’en croire un homme quelconque sur parole. Chacun se renferme donc étroitement sur soi-même et prétend de là juger le monde » (D.A.,II, p.12). Personne n’a suffisamment de hauteur pour se croire lui-même et chacun pense être aussi bon qu’un autre. Chacun ne peut croire que soi, puisqu’il n’y a plus de maître, mais personne ne peut se fier à lui-même, se croire lui-même ; l’homme démocratique est foncièrement sceptique. Aussi l’homme moderne a-t-il inventé la masse, il a élevé l’opinion publique au rang d’un critère valable pour évaluer ses pensées, ses choix. « A mesure que les citoyens deviennent plus égaux (…) la disposition à croire en la masse augmente (…) Dans les temps d’égalité, les hommes n’ont aucune foi les uns dans les autres, à cause de leur similitude ; mais cette similitude leur donne une confiance presque illimitée dans le jugement du public, car il ne leur paraît pas vraisemblable qu’ayant tous des lumières pareilles, la vérité ne se rencontre pas du côté du plus grand nombre » (D.A., II, p18). Dans les démocraties, cette  dictature de l’opinion publique manifeste une masse qui vit « dans la perpétuelle adoration d’elle-même » (D.A., II, p.267). Idolâtrie liberticide. Aussi Tocqueville conclut-il : « je ne connais pas de pays où il règne en général moins d’indépendance d’esprit et de véritable liberté de discussion qu’en Amérique » (D.A., II, p.266). La pensée, déformée par les généralisations de l’opinion publique, devient dans ces pays plus « grossière », plus « voilée », plus « rapide », « moins nette » (D.A., II, p.74).

Tel est le paradoxe qui doit inquiéter l’avenir de la philosophie : la Démocratie garantit juridiquement la liberté d’expression et d’enseignement dont les communautés de penseurs ont besoin comme un ferment pour leur travail (on ne risque plus le bûcher comme G. Bruno), mais elle appauvrit la liberté de pensée, politiquement ou par des leviers psychologiques et économiques, en faisant peser sur la plupart des décisions institutionnelles la censure de l’opinion publique – ce qui dissuade toute audace en son sein. Nietzsche dira à sa manière que cet Etat démocratique moderne est « le plus froid des monstres froids ». 

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