Symbole, copie et simulacre

Symbole, copie et simulacre

Nous pensons par images/symboles/représentations, et selon G. Durand, même la pensée scientifique n'est qu'une forme de la pensée symbolique : à la différence des images de la poésie ou de la langue ordinaire, la science s'appuie sur des symboles dont le sens est univoque (appelés concepts). Si l'on s'avise que le symbole est le nom général de l'outil au moyen duquel nous allons à la vérité (que nous soyons mathématicien ou poète), il est impératif de mieux comprendre son ambiguïté : certains symboles peuvent nous égarer, mais lesquels et pourquoi ? A quelle condition la contemplation ou l'utilisation d'un symbole nous rapproche-t-elle de la vérité?

Par définition, tout symbole est double, biface : il est signifiant visible d'un signifié invisible, l'expression manifestée d'une réalité plus ou moins voilée. Mais il y a deux sortes de symboles : les idoles (qui voilent plus qu'ils ne dévoilent) et les icônes (qui dévoilent plus qu'ils ne voilent). Et nous voilà, au fond, reconduits à la vieille querelle philosophique, inspirée dans l'Antiquité grecque par Platon, reprise dans le monde chrétien par Grégoire VII et les iconoclastes, des deux types d'image : querelle dite de la copie et du simulacre.

La part de vérité que nous percevons, comment la dire sans la trahir? Le choix des symboles pose un problème d'interprétation. Ce que nous appellerons icône est une copie de la vérité, à l'image et à la ressemblance de la vérité. L'idole n'en est que le simulacre. Mais encore? Comment pourrions-nous saisir la vérité? La vérité n'est figée par aucun discours, échappe aux mots, ne peut se présenter en personne, en chair et en os que dans le devenir de l'instant, que dans l'impermanence du moment présent : fondamentalement indéterminée, elle se laisse seulement approcher, c'est-à-dire qu'elle se laisse seulement re-présenter (plus ou moins adéquatement). Aussi les discours les plus vrais seront ceux dont les déterminations (qu'il s'agisse d'images poétiques, ou de concepts scientifiques) seront capables de rendre compte de cette part d'indétermination. L'icône indique, ne fait que montrer une direction, et en cela il est fidèle à l'être de la vérité.

L'icône ouvre et indique, l'idole fige et forclôt. L'idole prétend saisir la vérité ou la présenter en personne, être elle-même la vérité (ainsi par exemple des meilleures idéologies politiques du XXe siècle, ou de la vérité que croient contenir les objets de consommation, les images pornographiques, les dignités ou professions socialement considérées, etc.). Mais l'idole est vide, désertée. Elle se donne pour une réalité alors qu'elle n'en a pas. Elle intensifie par son charme une présence qui lui fait en réalité défaut, et l'illusion continue de fonctionner et de séduire ceux qui en sont pourtant avertis. L'idole/simulacre est hyper-réelle. D'autant plus trompeuse, captivante, pornéïque, hyper-réelle. Le frimeur croit avoir quelque chose quand il a sa pin-up sous le bras. Il pense l'avoir. Possédant, il est possédé, comme les illusionnistes de la célèbre allégorie, dont la République de Platon nous dit bien, qu'ils sont dans la caverne, enchaînés finalement eux aussi au destin de leur prisonniers (514 a). En réalité - nous suggère l'allégorie - ceux qui pensent avoir la vérité, ne jouent encore qu'avec des ombres. Nul ne joue avec qui n'en soit lui-même le jouet.

L'icône, par son indétermination, par son détachement, exprime quelque chose de plus profond : elle répond à l'indétermination de la vérité qu'elle se contente d'indiquer. L'idole disait « tout est là », l'icône dit « c'est par ici ». Les icônes religieuses, la grande poésie, la véritable pensée scientifique sont des exemples d'icônes, ouvertes vers un au-delà d'elles. Elles représentent d'autant plus adéquatement la vérité qu'elles ne la déterminent pas. Les discours les plus vrais, les icônes, même lorsqu'elles sont peintes sur un support fixe, sont comme des images qui n'ont pas de forme. Elles ne déterminent pas l'infini, mais « évocatrices », elles ouvrent sur lui, telles des fenêtres. En exemple, G. Durand citait l'art roman (2008, p.31); il pensait à toutes les formes d'arts symbolistes contournant l'idolâtrie de la forme sensible.

La sagesse de l'attention (nepsis) consiste à convertir le regard pour voir dans le monde entier une icone. Et au fond, on peut se demander si l'icone et l'idole sont bien des propriétés intrinsèques de l'image, si elles ne sont pas plutôt déterminées par la qualité du regard qui se porte sur elles, si elles ne sont pas plutôt des projections. Car quand le regard devient conscient de voir, quoiqu'il regarde, tout, même l'idole, devient une icone.

Bibliographie

Durand G., L'imagination symbolique (1964), Paris, PUF, 2008, p.31.

Platon, République, Livre VII, Gallimard, Pléiade, 1950, 514 a, p.1102.

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