Spinoza II : Ethique (22)

Ethique 22

 

L’unité et l’unicité de la substance

 

Les propositions 12 et 13 établissent l’indivisibilité de la substance infinie. Et il était nécessaire de le faire car la réalité corporelle en tant qu’attribut doit entrer dans la constitution de la substance pour être pleinement intelligible. Le corollaire de la proposition 13 montre par conséquent où Spinoza voulait en venir en affirmant que nulle substance ne pouvait être ni être connue en dehors de Dieu – ce qui est décisif- car la corporéité est ce qui en nous a une puissance d’être affecté et d’agir, à quoi correspondent nos affections par lesquelles notre puissance essentielle s’effectue. En somme l’essence de Dieu n’enveloppe pas seulement son existence (comme dans les autres métaphysiques du 17° siècle), elle fonde la nécessité de tout ce qui est attribuable, c’est-à-dire de tout ce qui est concevable et réalisable dans la nature. C’est en cela que l’immanence est un rapport réciproque : immanence de toutes choses en Dieu et de Dieu en toutes choses considérées par leur essence. Même les êtres corporels sont aussi concevables comme les modes de la substance : ce ne sont pas des réalités extérieures à la substance et pour lesquels la substance serait inintelligible parce que séparés d’eux. L’immanence, c’est la compréhension de la puissance divine, comme identique à sa puissance effective d’exister et d’agir.

 

Dire que Dieu peut être compris par sa raison suffisante (l’absolument infini), c’est aussi exclure la finalité. Dieu ne peut être compris sous l’aspect du Bien comme produisant par besoin, par désir. S’il est l’existence absolue, il ne manque de rien et sa puissance n’obéit à rien (aucune loi) qui lui soit extérieure. La distinction substance-mode a remplacé l’opposition liberté divine (comme liberté d’un entendement créateur) à des existences qui seraient radicalement contingentes. Pas plus qu’un triangle ne peut avoir des propriétés différentes de celles qu’il a, Dieu – dit Spinoza – ne pouvait produire de façon différente. C’est une puissance nécessaire et déterminée. En Dieu, entendement et volonté sont identiques,  (la notion de choix en fonction de possibles est exclue) et ce sont identiquement des conséquences de la puissance divine, et non pas des principes. Il s’agit de montrer que l’entendement et la volonté ne définissent pas l’essence de Dieu mais sont des expressions au niveau modal de sa puissance de produire. Les deux thèses sont liées : l’entendement n’est qu’un mode, la substance corporelle est la substance en tant que son attribut ou sa réalisation corporelle. La conséquence la plus insupportable pour les contemporains de Spinoza, c’est l’attribution de l’Etendue à Dieu. La substance corporelle se compose de parties. Les adversaires de Spinoza nient qu’elle puisse être infinie et donc appartenir à Dieu. Les différents arguments qui sont incompatibles selon l’opinion commune avec le caractère étendu de la substance s’en tiennent à la quantité (l’étendue considérée par l’imagination) et jamais à la puissance de l’infini dans l’Etendue. On se représente une étendue divisible réductible à la quantité – ce que Spinoza espère combattre en proposant une série d’arguments ironiques. C’est comme si l’on considérait qu’une ligne est composée de points, un corps de surface, une surface de lignes, ce qui consiste dans les trois cas (la ligne, la surface, le corps) à reconnaître une continuité indivisible qui est l’essence de ce corps. La division d’une figure géométrique ne peut détruire son unité au sens où cette unité est celle de la définition ou de la construction même de la nature de la figure, c’est-à-dire ce qui donne sa nature. La nature de l’Etendue n’est pas divisible. La nature de la figure elle-même ne peut pas être divisible – ce qui rend intelligible toutes ses propriétés. C’est en ce sens que Spinoza nie la réalité du vide. Scolie de la proposition 15 : « Il n’est pas moins absurde de supposer que la substance corporelle… » C’est l’interdépendance des divers éléments que nous composons qui fait que de façon métaphorique nous devons nier l’existence du vide, d’une séparation réelle entre les choses. Nier le vide, c’est affirmer que toutes les parties de la nature doivent convenir entre elles et que l’existence et les propriétés de chacune impliquent celles des autres qui lui sont conjointes en un même tout. Pas de vide signifie : pas de séparabilité des différentes parties qui constituent la nature. Ce scolie souligne donc la présence réelle de l’infini dans l’Etendue réelle, l’Etendue qui existe en tant que tout, totalité des rapports de mouvement et de repos qui déterminent les propriétés des corps, des modes. C’est là qu’intervient l’exemple de la goutte d’eau, un mode déterminé de l’Etendue. On pourra donc considérer que la puissance de cette goutte d’eau et ses propriétés dépend de sa structure essentielle, et énoncer une vérité éternelle sur la goutte d’eau et ses propriétés mais en tant qu’en rapport avec d’autres corps. La goutte d’eau est capable de puissance, de corruption : elle peut disparaître par communication de sa puissance. On n’en dira pas moins que sa substance (ce qui fait d’elle une puissance d’exister) gardera partout et toujours les mêmes propriétés. On retiendra de cet exemple, la continuité de l’attribut substance (c’est-à-dire de l’infini en son genre) en tant que cet attribut est infini. Il y a une nécessaire continuité : la division réelle n’est pas possible.

 

La présence de l’absolu dans les propriétés mêmes de l’attribut (l’infini relatif). Comment se manifeste cette présence ? Par l’implication des propriétés de l’attribut dans chacune des partitions que nous pouvons opérer pour la commodité de la perception ou l’analyse. Ainsi un rapport de mouvement déterminé implique l’ensemble des propriétés de l’Entendue, un certain genre d’infini et aussi par là même, la présence de la substance comme détermination absolue d’existence et d’intelligibilité. La fonction de l’idée de substance qui se retrouve dans chacune des modifications par la puissance de l’infini est de donner un statut de nécessité intelligible à ce qui est modal parce que ce qui est modal appartient à un certain genre d’infinité. Poser le mode, c’est poser un genre d’infinité ; c’est poser la substance. C’est ce que montre la lettre 36. « Si nous posons qu’un être existe, nous posons qu’un être qui est indéterminé mais parfait en son genre existe (l’attribut) et si nous posons qu’un être qui est indéterminé mais parfait en son genre existe, il faut aussi accorder l’existence d’un être absolument indéterminé et parfait que j’appelle Dieu ». La connaissance d’une chose singulière vaut connaissance de Dieu, comme la position d’une chose singulière implique la position de Dieu. Chez Spinoza, Dieu est l’homologique fondamental exprimant l’existence des lois nécessaires sans lesquelles, rien ne peut être ni être conçu. Dieu est l’opérateur de nécessité aux lois de la nature. Il est donc impossible de se passer de la notion de substance si on cherche à dépasser l’empirisme, si on cherche à dépasser la raison nécessaire et suffisante de la liaison des phénomènes entre eux. Il reste que la connaissance de la première partie de l’Ethique ne prétend nullement être une connaissance de détail des propriétés de la nature.

 

Le contresens possible est celui de Oldenburgh qui demande à Spinoza comment il est possible en partant de l’idée de substance et de l’attribut Etendue de concevoir la formation des corps existant dans la nature. Réponse : dans la lettre 32, Spinoza montre que le système permet seulement de connaître les raisons pour lesquelles cet accord doit exister et non pas comment dans le détail chacune des parties est déterminée à exister et à agir. Mais il est remarquable que le système interdit dans sa définition de la chose finie une connaissance exhaustive des conditions qui la déterminent. Le système ne prétend jamais détenir d’un seul tenant la série des déterminations d’un phénomène physique. Par exemple, allusion au lemme 3 qui définit la détermination d’un corps après la proposition 13 de la 2° partie : « Tout corps en mouvement ou en repos a dû être déterminé par un corps et ainsi à l’infini ». Ici, nous avons affaire à un mauvais infini, l’illimité, différent de la puissance infinie d’exister qui s’exprime de façon intensive dans chacun des corps en mouvement ou en repos. La puissance infinie est ce qui rend intelligible les propriétés des corps, et nous pouvons en avoir une connaissance adéquate. Nous pouvons, par exemple, avoir une connaissance adéquate d’une loi générale de mouvement et de repos qui régit les propriétés des corps. Nous ne pouvons pas avoir une connaissance entière de la série des déterminations qui agissent dans l’existence sur tel corps fini : cela est interdit par la définition même du mode en tant que le mode dans l’existence interne dépend d’un autre mode et à l’infini. La lettre 32 nous rappelle donc qu’il est nécessaire et donc possible de considérer que les mouvements forment une unité. Si on admettait un seul miracle, on rendrait inintelligible la nature entière : c’est-à-dire un seul événement qui ne soit pas pris dans une série de déterminations constitutives du mode où se produit l’événement. Il est donc nécessaire de considérer qu’il n’y a d’effet qu’autant que les mouvements partiels s’ajustent entre eux. Il est clair que l’idée d’une substance unique et absolument infinie fait de chaque ensemble existant dans la nature une partie d’un tout. Cela implique que les variations que connaît cet ensemble interagissent avec celles d’autres ensembles qui participent à sa détermination. Il y a comme un principe de communauté des choses mais par la causalité efficiente seulement. L’immanence de la substance à chacun de ses attributs et de ses modes (par l’attribut) permet de fonder l’affirmation de l’univers comme un seul et même individu existant en acte. Cette idée permet de penser à la fois la diversité et l’unité des sens qui s’y manifestent. On remarquera que le souci constant de Spinoza est de penser l’unité de substance en dehors de toute sommation des attributs. Et cela n’est possible qu’à partir de cette présence de l’infini et de ses propriétés dans chacun de ses genres, de telle sorte que rien ne manque à un attribut lorsqu’on le considère dans sa détermination interne qui est absolument positive. Dana la lettre 36, Spinoza écrit : « Bien que l’Etendue nie la Pensée, il n’y a là aucune imperfection ». Le parallélisme a cette double signification de maintenir la diversité qualitative des attributs et la présence suffisante en chacun d’eux des propriétés de l’infini. L’Etendue est ainsi entière par ses lois dans chacun des corps comme la pensée est entière sous forme d’implication dans chacune des idées vraies. Pour l’admettre, il faut donc admettre de façon radicale que l’infini n’est pas un nombre (cf. lettre 12) : c’est la puissance productrice des choses que nous percevons ensuite sous la notion de quantité par l’imagination pour comparer les choses. Il a fallu reprendre l’unité même de Dieu compte tenu de l’infinité des essences ou attributs et comprendre cette unité comme propriété interne de l’infini. Ce qui fait par exemple que dans la lettre 50, Spinoza identifie l’unité de Dieu à l’existence : une chose ne peut être dite seule et unique avant qu’on en ait conçu une autre ayant même définition que la première. Mais l’existence de Dieu étant son essence même, il est certain que de dire de Dieu qu’il est seul montre qu’on n’a pas de lui une idée vraie. L’unité absolue est une unité non numérique ; c’est celle d’une puissance non divisible et c’est pourquoi après la proposition 18 qui annonce l’immanence, l’unité des substances identifiées à Dieu, nommée Dieu sera désormais l’unité fondamentale de tous les attributs comme si c’était la formule à laquelle devaient aboutir les propositions qui démontrent la réalité de Dieu qui désormais aura pour fonction d’imposer une loi de constitution du réel en tant que le réel a en lui-même les raisons suffisantes de ces propriétés.

 

Est-il légitime de comparer la compréhension de l’idée de Dieu à l’idée d’une forme géométrique ? La réponse de Spinoza porte sur l’intelligibilité de la chose,  dans la lettre 56. « Lorsque j’étudiais pour la première fois, les éléments d’Euclide, je perçus clairement la raison des théorèmes, bien que j’ignorasse beaucoup d’autres propriétés ». De même, lorsque je forme le concept de l’absolument infini, je perçois clairement l’unité absolue de ces attributs et de ses propriétés essentielles. La perception de la raison suffisante, c’est la perception du concept concevant en tant qu’il implique sans les donner toutes actuellement, les propriétés du concept conçu. Le concept concevant, c’est ce qui donne d’un coup les propriétés - ce que l’analyse n’aura jamais fini d’explorer par la suite. La lettre 32 montre que Spinoza s’est appliqué à montrer que de la nature infinie de la substance, il découle que chaque partie appartient à cette substance et qu’elle ne peut sans elle exister ni être conçue. La lettre 12 montre en quel sens on peut dire que l’infini se trouve en chaque espace étendu que nous pouvons délimiter géométriquement. Prenons les deux cercles non concentriques (il est nécessaire qu’ils soient non concentriques pour montrer qu’il y a des distances entre leur périphérie, qui constituent un maximum et un minimum). Pour être complet, le dessin devrait comprendre une flèche qui montre comment on peut passer du minimum CD au maximum AB par un mouvement continu. « Toutes les inégalités de l’espace interposé entre les deux cercles et toutes les variations que la matière doit subir dans cet espace sont supérieures à tout nombre ». On voit comment la division de cet espace ne peut permettre de définir la puissance de cet espace, c’est-à-dire le nombre de variations de la distance de son maximum AB à son minimum CD. Si petit que soit cet espace, les variations sont en nombre infini. Cet exemple a été commenté par Hegel qui reproche à Spinoza d’avoir attribué à Dieu à la fois l’Etendue intelligible indivisible et l’Etendue telle que la représentaient ces figures. En réalité, Spinoza veut montrer qu’il ne s’agit jamais d’un infini par absence de limitation ni par sommation de parties mais plutôt par continuité indivisible de l’Etendue qui se retrouve dans un espace si petit soit-il ! L’indivisibilité de la substance se retrouve dans la moindre parcelle en tant qu’il s’agit de l’espace. Comme la connaissance de l’effet dépend de la connaissance de la cause et l’enveloppe, la connaissance intellectuelle de l’espace dépend de la cause substantielle qui rend raison des propriétés de l’espace, c’est-à-dire de l’idée même de Dieu. On peut dire que pour connaître une figure finie comme la connaît un géomètre, c’est-à-dire par l’entendement et non pas directement par l’expérience de la mesure, il faut connaître d’abord l’Etendue intelligible, infinie et indivisible, c’est-à-dire la substance elle-même. Si on se fie aux nombres, on soutiendra que la somme des inégalités entre les deux cercles qui est infinie sera le double des inégalités comprises entre AB et CD, autrement dit on dira qu’un infini est le double d’un autre.

 

L’imagination rencontre malgré elle l’infini dans le fini quand elle essaie de le diviser, mais elle n’a affaire qu’à un infini numérique, c’est-à-dire ce qui se donne comme supérieur à tout nombre, comme illimité, indéfini, tandis que l’entendement saisit l’infini de sa positivité dans laquelle il n’y a pas de vide, en tant que présence d’une nature ou d’une production dans laquelle il n’y a pas de vide, une infinité intensive qui est celle de la substance dans l’Etendue intelligible. Sans doute, en ce qui concerne les corps finis toute la physique doit-elle être impliquée pour rendre compte de ce qui se passe complètement dans ce corps. Mais pour que la physique soit possible en tant que connaissance rationnelle, il faut préalablement poser la subordination du fini à l’infini. Pour un physicien, si une seule partie de la matière était anéantie,  au sens propre du terme, l’Etendue entière s’évanouirait.

 

Pour résumer : la première partie de l’Ethique conduit à la représentation de l’infini comme puissance s’exprimant de façon continue dans chacune de ses modifications. La puissance d’exister du mode est dérivée nécessairement de sa cause infinie pour autant que cette puissance soit propre au mode et constitue son essence. Un être fini a indirectement par sa cause une puissance infinie d’exister en tant qu’essence.

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