Spinoza I : Ethique (13)


Ethique 13

 

La notion de substance dans la première partie de l’Ethique

1. Histoire du concept de substance

 

Il faudra partir de l’identification de la substance et de la cause pour comprendre la construction tautologique de l’unité de la substance. On peut se demander pourquoi Spinoza a privilégié la notion traditionnelle de substance ? Pourquoi lui a-t-il fallu par la substance pour construire sa théorie immanentiste ?

 

1. Histoire du concept de substance – état de la question à l’époque de Spinoza

Pourquoi recourir à la notion de substance ? Il y a un retour à Aristote pour penser l’Etre comme suffisant par soi, comme ne requerrant aucune dépendance à l’égard d‘un être supérieur (comme le Bien chez Platon). En Métaphysique Lambda, 10, on peut lire : « Il nous faut examiner de laquelle des deux manières la nature du Tout procède du Bien. Est-ce quelque chose de séparé existant en soi et par soi ou est-ce comme l’ordre même du Tout ? » Le principe du Tout est-il séparé ? Quand il s’agit de la Nature, pour Aristote, il est dans la Nature. Il n’y a pas de principe d’ordre en dehors de l’ordre lui-même. Il n’y a pas de Nature qui n’ait en elle-même le principe de son propre mouvement. Dans ce contexte, la substance n’est pas seulement sujet de l’attribution, mais c’est un principe d’intelligibilité – une réalité qui n’est pas seulement un principe d’existence. C’est à partir du déploiement de l’essence en tant que forme que nous pouvons comprendre la possibilité d’exister d’un être. Autrement dit la substance est un principe actif, présent dans la composition c’est-à-dire l’unité de tout être qui a un certain ordre se déployant dans le temps et qui permet de penser son devenir – donc principe actif dans la composition et l’unité réelle. C’est aussi le fondement de notre connaissance de cet être. C’est à lui que s’attribuent les catégories, c’est-à-dire les différents points de vue sur la chose. Jusqu’ici il n’y a pas d’affirmation qui aille au-delà de la méthode : la substance peut exister à part, par soi. C’est donc le fondement que présuppose toutes nos enquêtes sur un étant quelconque, d’un point de vue logique et grammatical, c’est-à-dire ce qui n’est pas prédicable d’autre chose. Et c’est là que culmine la critique des Idées platoniciennes. L’Idée de Beau ne peut pas désigner une substance, un être, mais seulement un terme prédicable d’un sujet. L’Idée séparée est une abstraction. Le Beau ne peut pas exister à part des autres êtres beaux. La pensée de Spinoza est une pensée de l’affirmation de l’essence en tant que concret, c’est-à-dire en tant qu’unité des déterminations. Concret au sens hégélien du terme : ce qui croît ensemble, ce qui croît dans une même unité de composition, ce qui ne peut être analysé ou décomposé que par abstraction.

 

La première définition de l’Ethique, celle de la causa sui, rejoint la notion de substance comme ce qui se produit par soi-même dans l’existence. Mais le terme causa sui signifie la substance par excellence, celle dont l’essence enveloppe l’existence. Spinoza va dans le sens d’une conception absolutiste de la substance. Ce n’est pas seulement un point de vue fondamental sur l’Etre, ni seulement ce qui permet de concevoir un être quelconque ; c’est l’Etre en tant qu’Un, c’est l’Etre absolu. La réunion des termes substance et causa sui absolutise la notion de substance. L’argument ontologique est déjà contenu dans la définition de la cause de soi. Puisque dans la deuxième affirmation « ce dont la nature ne peut être conçue que comme existante », Spinoza fait remarquer que la non existence de ce qui est cause de soi implique contradiction, car cela voudrait dire qu’une substance dépendrait d’autre chose qu’elle-même pour exister et pour être concevable.

 

C’est ici que Spinoza se sépare d’Aristote. Si pour Aristote, une substance peut être cause de ses actions et est logiquement antérieure à ses modes et déterminations, lessubstances que nous observons dans la nature sensible (c’est-à-dire des substances qui impliquent une fusion de forme et de matière, ces substances ne sont pas absolument cause ni de leur existence, ni de leur mouvement. Ces substances sont en mouvement (susceptibles de génération, corruption, déplacement, altération), composées et requièrent donc une autre sorte de substance : elles requièrent un principe de stabilité. Alors Aristote recherche une première cause, un premier moteur. Il y a un archè, un principe, un premier moteur qui ne se confond pas avec la sustance sensible elle-même. Cependant, il y a une certaine immanence de ce principe puisque la présence à la limite du monde se traduit dans le monde par une tendance, un désir. Le premier moteur est ce qui é-meut. Il y a chez Aristote, une conception du mouvement comme une sorte de mimétique de l’immobilité. Tout en concevant l’Etre comme substantiel, Aristote laisse ouverte la question du mouvement, du déploiement des êtres dans l’existence. La réponse semble se trouver à la limite de la métaphysique là où la théorie de la substance se transforme et passe le relais à une théologie. Mais le statut du premier moteur de la cause première ne laisse pas d’être ambigu. Ce statut indique-t-il une véritable séparation ? Implique transcendance ou immanence ?

 

Au XI° siècle, il y a débat autour de cette question :

  1. Les existences sont accidentelles par rapport aux essences : tout ce qui n’est pasDieu est frappé de contingence.
  2. Et cette autre thèse, opposée, d’une stabilité du monde. Il n’est pas nécessaire de scinder essence et existence.

Saint Thomas d’Aquin avait tenté une synthèse de ces deux thèses.  Il affirme la toute-puissance de Dieu dans le passage de l’essence à l’existence. Il affirme l’intervention d’une volonté absolue. Dieu ne veut pas suspendre ce passage : ça ne lui plaît pas. C’est un postulat de la raison théorique. C’est dans les natures que nous trouvons les raisons des propriétés, de l’existence. L’acte pur d’exister transcende les existants : c’est la thèse qui fondait l’équivocité de l’Etre. Ni la substance, ni les attributs ne peuvent se dire en un même sens de Dieu et de ses créatures. Tout être autre que Dieu est composé de deux choses : une essence (ce qu’il est) et l’acte d’exister qui dépend d’une volonté créatrice plus encore que de sa propre essence.

 

Si maintenant nous examinons la façon dont Spinoza unifie substance, cause de soi et Dieu, nous voyons que l’Etre premier est posé comme condition d’exister des êtres dérivés. Il y a un être par soi, différents de tous ceux qui sont par autre chose. Spinoza introduit deux nouveautés dans les propositions 5 et 6 : 1. Il pose la causa sui comme existence nécessaire en l’identifiant à la substance, c’est-à-dire qu’il considère la structure et l’action de la substance comme nécessaires 2. Une substance ne peut pas être produite par une autre substance. Pour qu’il y ait action entre deux substances, il faudrait qu’elles aient un attribut commun. Or avoir un attribut commun, ce n’est plus être deux substances mais une seule. Une substance produit nécessairement en elle-même ce qu’elle produit. Se trouve en quelque sorte rejetée hors de la rationalité l’idée d’une production par une substance d’autres substances. Conséquence : puisqu’une substance ne peut être produite par autre chose, la substance se produit elle-même, elle est par nature infinie (propositions 7 et 8). Proposition 7 : Il appartient à la nature d’une substance d’exister. On en vient à identifier substance et cause de soi. Plus rien ne peut empêcher une substance d’exister puisqu’elle est par nature infinie. Depuis Aristote, la cause formelle était le principe d’intelligibilité des choses changeantes ; elle avait donc un statut partiel sinon auto-suffisant de cause. Mais Spinoza nie la possibilité de renvoyer même partiellement à une autre causalité que celle de la substance elle-même. D’où le scolie 2 de la proposition 8 qui affirmait que toute substance était nécessairement infinie. « Qui admettrait la création d’une substance admettrait du même coup qu’une idée fausse est devenue vraie et rien de plus absurde ne peut se concevoir ». Autrement dit, la création (passage de l’inexistence à l’existence) méconnaît la substantialité même de l’Etre, c’est-à-dire l’impossibilité que quoique que ce soit se produise sans qu’il y ait dans la nature une cause déterminée donnée. Ici, Spinoza utilise l’axiome 3, l’axiome de la raison suffisante : « D’une cause donnée déterminée suit nécessairement un effet » et au contraire, si nulle cause déterminée n’est donnée, il est impossible qu’un effet suive. En absolutisant la notion de substance, Spinoza a intégré le principe de raison suffisante à la réalité substantielle. C’est à l’intérieur de la substance que tout peut exister et doit être conçu. L’idée de création signifiant l’absence de cause déterminée à l’intérieur de la substance, donc l’absence d’existant déterminé à produire tel effet, cela revient à dire que l’impossible dans la substance est devenu possible ou que le faux est devenu vrai. Le principe de raison suffisante qui est le principe de causalité est intégré à la substance ; il n’est pas appliqué de l’extérieur. Si une chose devait se produire, comme dit St Thomas, par un acte d’exister, par une volonté créatrice, cela voudrait dire que cela se produit à l’intérieur d’un Tout sans que dans ce Tout soient données les raisons de cette existence. C’est une façon un peu compliquée de dire que la notion de création est inintelligible à Spinoza car elle introduit une discontinuité dans l’ordre de l’existence. En introduisant la contingence des existants, elle introduit une discontinuité dans l’existence. Spinoza refuse de considérer qu’une existence quelconque puisse ou être ou ne pas être – être contingente – telles conditions d’existence étant données.

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