Spinoza : Ethique (9)

Ethique et Immanence 9

 

L’élaboration de la notion de substance unique

 

Dans le Traité de la Réforme de l’Entendement, § 104 (ou §60 en GF), on avait déjà insisté sur le caractère continu de la déduction du vrai, pour montrer qu’il y a déjà là un fondement épistémologique – ce qui est suffisant. Il faut un fondement ontologique « car sans un principe, nos pensées ne peuvent être déterminées ». Nullo fundamento cogitationes nostrae terminari fuerunt. Les traducteurs avaient pris la liberté d’introduire une négation parce que le texte leur paraissait inintelligible. Mais il faut traduire : De nul fondement ne résulte que nos pensées soient terminées, interrompues – ce qui est très différent. § 105 : « Puisque la méthode est la réflexion elle-même, ce fondement qui doit diriger nos pensées ne peut être rien d’autre que la connaissance de ce qui constitue la forme de la vérité ». En effet, lorsque nous l’aurons acquise, nous aurons : et le fondement d’où nous déduirons nos pensées, et la voie par laquelle l’entendement pourra parvenir à la connaissance des choses éternelles. Cela implique que nous sachions d’emblée ce qu’est une idée vraie, notamment lorsqu’elle est simple et que nous sachions à partir d’elle composer des idées complexes pour une déduction qui suppose à chaque étape une synthèse : c’est dans ce sens qu’il faut entendre l’exemple fameux de la production d’une sphère à partir de la rotation d’un demi-cercle. Le mouvement de synthèse qui me permet de produire dans la pensée la forme d’une sphère ne peut être faux puisqu’il se confond avec la genèse même de la sphère – et c’est en cela qu’il y a adéquation entre l’idée et ce qu’elle définit, entre l’idée de la sphère et son essence formelle. C’est ce qui nous permet de reconnaître que l’essence atteint la réalité, c’est précisément ce mouvement continu de synthèse d’un être à l’autre par une composition dont la loi est donnée par le mouvement de synthèse lui-même. Ce mouvement de synthèse n’a rien d’artificiel. Il exclut le retour à des abstractions, à des universaux. Nous reconnaissons que nous sommes dans le faux lorsque nous nous attachons à une idée qui en l’absence de tout fondement, nous donne un objet isolé qui dans la nature ne pourrait avoir avec les autres un commerce quelconque. Aussi pour atteindre une vérité intégrale et certaine, il faudra arriver à concevoir l’être avec lequel tous les autres êtres sont mis en rapport : l’être dont l’idée enveloppe toutes les autres idées. Cet être n’est donc pas simplement un dénominateur commun. L’idée de fondement, c’est l’idée de ce principe unique qui sous-tend la série des idées et la série des choses naturelles de l’autre. Ainsi, nous définissons la méthode dans le Traité de la Réforme de l’Entendement : elle implique une réflexion sur l’être total, indivisible. C’est à partir de cette idée métaphysique qu’il faudra comprendre la possibilité de l’Ethique.

Ce qui distingue la vie du sage de celle du vulgaire, ce n’est pas sa moralité. La vie du vulgaire est discontinue, inconséquente, privée de son propre principe qui fait l’unité de la réalité d’une vie. Le vulgaire est condamné à errer de fiction en fiction, de conflit en conflit, incapable de saisir ce par quoi nous pouvons composer des unités supérieures. Voilà en quoi l’idée métaphysique de substance fonde l’Ethique.

On peut passer par le Court Traité pour comprendre comment se construit la notion spinoziste de substance.

Le problème du Court Traité, c’est la définition des genres de connaissance (comme dans le Traité de la Réforme de l’Entendement) en insistant sur le fait que ces modes de connaissance sont en même temps des modes d’existence. Ils nous font connaître les choses mais aussi l’étendue de notre propre puissance. Ici est développé le thème de la Cinquième partie de l’Ethique selon lequel la liberté de l’homme est lié à la puissance de l’entendement. Le Court Traité condense les vérités de l’Ethique. « Dieu est la vérité », « la vérité est Dieu même ». Cette idée s’interprète à partir de la nature de l’idée adéquate qui exprime l’essence de la chose en exprimant sa cause. Et nous découvrons que de proche en proche, toute idée adéquate exprime Dieu comme cause.

Nous voyons comment Spinoza modifie la notion cartésienne de clarté. La clarté vient du caractère complet de l’idée et de ses connexions avec les autres idées. Elle est éprouvée non par un acte de perception : la clarté chez Spinoza a un sens beaucoup logique que psychologique. Dans le Court Traité, Spinoza étudie ensuite la puissance de l’idée par ses effets en nous. Donc il considère que l’idée est une réalité et qu’il y a des effets spécifiques de l’idée adéquate. Comme la vérité s’explique, se développe par notre puissance de connaître, elle est aussi une détermination interne. Dans l’idée vraie, je suis auto-déterminé en tant qu’entendement à produire de telles idées au lieu d’être déterminé par des conditions externes, comme dans le premier ou le second genre de connaissance.

Au chapitre 5, Du vrai et du faux, nous franchissons un pas entre l’idée et le réel, l’idée s’accordant entièrement avec la nature de la chose et conséquemment plus riche en essence formelle. Essence formelle : ce qui nous donne a priori la possibilité de l’existence. Sur la réalité de l’idée vraie : on voit par là la perfection de celui qui est dans le vrai si on l’oppose à celui qui n’y est pas. Il y a plus d’essence et de constance en lui qu’en l’autre. L’idée fausse est toujours privation, expression d’une impuissance. Tout se passe comme si l’immutabilité de l’essence et son éternité (il s’agit des choses intelligibles qui ne dépendent pas de la durée et sont donc immuables et éternelles) passaient dans l’entendement au moment où celui-ci conçoit une idée vraie en tant qu’elle est adéquate. C’est l’effet le plus important pour une éthique, de cette conception de la vérité.

Il est important de remarquer que la connaissance a été examinée sous trois aspects : ce qu’elle est, ses causes, ses effets (Court Traité, ch. II). La connaissance est considérée comme un véritable processus de production, une réalité et un mode dont l’homme est formé.

Radicale différence avec le cartésianisme : la réalité de l’idée requiert pour être établie la science objective et non pas le doute. Le cogito est la recherche d’une garantie. D’où le problème : comment l’entendement peut-il être mon entendement, c’est-à-dire la puissance subjective de la pensée, finie,  et une puissance objective qui se trouve exprimée chaque fois de façon déterminée, chaque fois que je pense une idée vraie ? Comment l’entendement peut-il être à la fois divin et humain, substantiel et modal ?

Si on considère le plus haut genre de connaissance, le Court Traité souligne l’immédiateté de cette connaissance qui s’acquiert non par une conviction née du raisonnement, mais par sentiment et jouissance de la chose elle-même. Quelques soient les imperfections de la première théorie modifiée dans l’Ethique grâce à la théorie des notions communes de la raison, elle résume bien un des aspects de la théorie spinoziste qui voit dans la connaissance une relation à la chose. La mesure de cette relation est dans la connaissance la plus parfaite de la chose : c’est la présence dans l’entendement de la chose elle-même. Celui qui connaît de cette façon là n’imagine ni ne croit : il saisit la chose elle-même, non par quelque autre chose mais en elle-même. La théorie de l’adéquation permet de dire qu’il la saisit en elle-même parce qu’elle est en lui par elle-même. Elle s’autojustifie, s’autonconstruit puisqu’elle impose ses raisons. La relation est union à la chose. C’est, dit Spinoza, ce qui s’appelle amour. Yodéah en hébreu signifie aimer et connaître. Spinoza recueille une influence de la mystique juive (Abarbanel) et de la tradition néoplatonicienne. Il a du prendre connaissance d’une théorie émanatiste de la connaissance. Toutefois ces influences n’expliquent pas la pensée-même de Spinoza qui est l’autoposition du vrai, imposant la présence de l’Etre.

Le premier dialogue dans le Court Traité, s’efforce d’établir que Dieu est à la fois vérité et nature, qu’il n’y a par conséquent qu’une seule nature au sens absolu du terme. Dans ce premier dialogue interviennent la raison et la concupiscence – qui parle en langage cartésien : « Ce que tu dis, ô Concupiscence, car tu dis qu’il y a des substances distinctes – je te le dis, est faux car je vois qu’il n’y en a qu’une unique et qu’elle subsiste par elle-même et est le soutien de tous les autres attributs ». Spinoza s’efforce de réduire l’Etendue infinie d’une part, la Pensée d’autre part, à des modifications d’un Etre unique qu’il considère déjà comme infini, existant par soi et par là éternel. Cela s’oppose au créationnisme (de Descartes par exemple) où même le mouvement doit avoir pour origine dans cette étendue, l’action divine, créatrice. Il n’y a pas de dynamisme immanent qui rendrait compte de la formation des corps.

Cela s’oppose aussi aux philosophies platoniciennes de l’émanation, car dans l’émanation, il y a une distance, voire une dégradation des effets de la puissance divine par rapport à la cause. Il n’y a qu’une substance déclare Spinoza dans le Court Traité, et elle ne produit rien absolument en dehors d’elle-même. C’est la définition de la causalité immanentiste.

Aussitôt après, Spinoza examine le statut de l’entendement. C’est ainsi dit-il que l’entendement est la cause des idées. L’entendement est nommé cause parce que ses idées dépendent de lui. Mais c’est un tout eu égard à ce qu’il est composé de ses idées, de même –nous n’en sommes qu’à l’analogie pour l’instant – Dieu vis-à-vis de ses effets ou créatures n’est pas autre chose qu’une cause immanente ; et il est aussi un tout eu égard au second aspect. L’entendement humain, en dépit de sa finitude, va ainsi parfaitement exprimer la production des essences puisqu’il ne peut lui-même exister et produire que comme partie d’un tout. Nous ne sommes pas substance, mais mode, partie, effectuation déterminée. L’entendement va exprimer une puissance infinie de connaître. C’est en Dieu et par Dieu que la vérité se manifeste. La connaissance du quatrième genre est fondée sur l’appartenance de notre entendement à l’entendement absolu.

Encore faut-il supposer un pouvoir d’être affecté. Pour exprimer le rapport d’immanence et d’appartenance à Dieu, Spinoza déclare dans le Court Traité que l’acte de comprendre est un pur pâtir. La connaissance est une affection. D’ailleurs dans le premier dialogue, c’est l’amour qui pose le problème de sa propre perfection en demandant à la raison de lui fournir l’objet le plus parfait. Or la raison montre que – et c’est la seule solution possible – c’est l’Etre qui réalise l’unité, l’infinité et la toute-puissance de la nature, la cause de soi immanente. Hors de cette perspective, l’union des différentes déterminations de l’Etre posait des problèmes insolubles.

 

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