Spinoza : Ethique (7)

Ethique et méthode 7

 

Le fondement de la certitude

 

Avant même d’élaborer l’Ethique, Spinoza était en présence d’un problème. Sa réflexion sur l’idée géométrique l’avait conduit à une réflexion plus radicale sur la réalité de l’idée. C’est en fonction de la réalité de l’idée que se pose le problème de la jouissance intellectuelle, selon les mots du Court Traité. Ce qui discrédite les premiers genres de connaissance, c’est la passivité de l’esprit. L’esprit ne s’affecte pas lui-même, dit Spinoza.

Mais cette expérience dont Spinoza a désormais une conscience nette, précise, peut-elle être fondée ? La difficulté d’un point de vue métaphysique, c’est-à-dire pour un post-cartésien, c’est la question du fondement de la certitude, c’est d’établir la coïncidence de l’ordre vrai des idées, des essences et de l’ordre réel (hors de la pensée). Comment être assuré que dans l’expérience de l’idée vraie, mon entendement participe au réel ? Comment être assuré qu’il est affecté par lui ? En somme la méthode est-elle fondée ?

De la réponse à cette question dépend la possibilité du salut, si le salut est à la fois dans l’indépendance de la pensée à l’égard de l’accidentel, de la durée, de l’imaginatif – délivrance de la crainte et de l’espoir mais aussi dépendance de la pensée à l’égard de l’être véritable, c’est-à-dire à l’égard de l’éternité – et c’est sans doute le présupposé du Traité de la Réforme de l’Entendement. Comment se pose donc la question du salut dans le Traité de la Réforme de l’Entendement, §99 et §100 ? Ces deux paragraphes exposent les réquisits communs de la vérité et du salut : chercher autant que possible s’il existe un être et lequel, tel qu’il soit cause de quelque chose de sorte que son essence objective soit aussi cause de toutes nos idées. Le problème du fondement est posé de façon très précise. Pour que le salut puisse effectivement se réaliser dans la possession de la vérité, il faut qu’il existe un être et qu’on puisse le connaître (le fondement sera la connaissance de l’Etre qui sera le principe) et que cet être soit en même temps la cause de toutes choses et la cause de toutes nos idées. Le problème de la garantie divine chez Descartes a été transformé dans ses termes mêmes et il est question de trouver ici le fondement dans un être qui assure une double causalité.

En somme, jusqu’à présent dans le problème de la méthode, nous n’avons pas dépassé le stade d’une mathesis universalis, sans cesse appliquée à tous les objets, y compris aux réalités métaphysiques (essences de toutes choses). Sans doute, la méthode nous a-t-elle déjà permis d’éprouver la puissance de l’entendement, sans doute nous a-t-elle délivré des préalables, tels que la trop fameuse question du commencement ; l’esprit a toujours-déjà commencé, nous dit Spinoza. Il n’y a pas d’originaire. Il suffit d’avoir une idée vraie quelconque pour savoir comment une idée vraie s’obtient et, ajoute Spinoza, nous avons toujours l’expérience d’une idée vraie, cela est acquis.

De plus, l’idée s’est montrée dans toute sa puissance capable, indépendamment de toute référence à un objet externe, de montrer la possibilité de son objet. Donc l’idée vraie a déjà témoigné d’un rapport au réel, de l’ordre interne et de la liaison des essences entre elles. Elle nous a affranchi d’un préjugé concernant l’entendement : celui qui voudrait que nos idées soient toujours les empreintes des réalités extérieures agissant sur l’esprit. La méthode comme réflexion de l’idée nous a appris à reconnaître l’autonomie de idées vraies et par là l’autonomie de l’esprit. Aussi le simple fait de savoir que l’idée du cercle a pour cause une autre idée et non pas un cercle extérieur, le fait de savoir que l’essence formelle du cercle est une certaine production intelligible et qu’il y a un mouvement d’engendrement des essences (par exemple les essences géométriques) dans et par la pensée, nous a assuré que l’autonomie de l’esprit était possible.

Cependant l’être formel de l’idée est autre chose que l’être formel de l’objet dans l’étendue. L’être formel (le cercle par exemple, non son idée) peut avoir deux types d’existence. Premièrement, une existence dans l’étendue (où d’autres causes interviennent que les essences formelles dans la pensée). ; Deuxièmement : une existence dans la pensée qui implique une série d’essences.

On aura dans l’Etendue, affaire à un autre attribut, à une autre sorte de réalité que la pensée. La méthode ne nous assure même pas qu’il y ait une correspondance entre les deux. Elle nous assure seulement qu’il y a une possibilité de réalisation de l’essence formelle hors de la pensée. Elle ne nous assure pas qu’il y ait une égalité, ni une équivalence entre les structures de la Pensée et les structures de l’Etendue. Autre est le cercle, autre l’idée du cercle. Cela vaut aussi pour le parallèle intracogitatif, c’est-à-dire à l’intérieur de l’idée. La certitude, c’est simplement la conscience que nous avons de l’essence formelle dans la pensée. « C’est la façon dont nous sentons l’essence formelle qui constitue la certitude ».

Il y a une erreur au milieu de la page 191 dans la traduction GF : « essence objective » doit être mis pour « essence formelle ». Il faut remplacer ici la conscience que j’ai de l’essence formelle (idée représentative de quelque chose) par l’essence objective. La certitude, c’est la conscience d’être en présence d’une idée bien formée, qui donne ses raisons. Après tout, la conscience n’est certaine que de cela : l’essence formelle dans la pensée. Ce n’est pas rien, puisqu’il y a dans l’idée vraie une réalité, une clarté qui lui vient de sa bonne forme. Sentir l’essence formelle, c’est donc déjà savoir qu’il y a une réalité dans la pensée, savoir que la pensée n’est pas seulement une suite de représentations, qu’elle n’est pas composée d’images ou de tableaux muets. La pensée, selon la métaphore de l’écran, est une métaphore fausse de la pensée. Il faut au contraire saisir la pensée comme une activité réalisante qui est capable de former des réalités qui lui sont propres et dont elle connaît les raisons. 

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