Spinoza : Ethique (3)

Ethique 3

L’absoluité de Dieu

 

On commence à deviner les raisons pour lesquelles  l’Ethique doit partir de Dieu, d’une élucidation de l’idée. Dans la 2° partie du Court Traité, Spinoza expose l’idée selon laquelle l’amour naît toujours d’une connaissance. Mais il faut distinguer celui qui procède d’une connaissance inadéquate (l’amour passionnel, affection dont nous ne sommes pas la cause adéquate et qui nous fait dépendre de l’extériorité). L’amour passionnel est donc une méprise sur soi comme sur l’objet. La méprise est déjà misère. L’autre forme d’amour, l’amour intellectuel, n’aît d’une connaissance vraie. Or, le vrai étant un rapport immédiat avec l’être (n’étant jamais spectacle et n’impliquant jamais séparation), le souverain bien se définira par la connaissance de l’Etre au plus haut point, c’est-à-dire de Dieu. S’il y a un pari à l’origine de l’Ethique, c’est celui de la possibilité d’une connaissance rationnelle de part en part de la nature divine, c’est-à-dire une connaissance affranchie d’une approche passionnelle et tragique. S’il faut parler d’une théologie, il faut dire qu’elle est critique et constructive. C’est une théorie de la cause de soi, de la productivité même de l’absolu. C’est l’idée que Dieu n’est pas un être surnaturel, mais un être immanent à la nature, la nature cause d’elle-même, la nature naturante.

« J’entends par Dieu un être absolument infini ». Ce qui constitue l’essence de Dieu, pour le moment, c’est l’absolu. Cet absolu est constitué d’une infinité d’attributs dont chacun l’exprime totalement. La substance absolue doit être en même temps unique et s’exprimer dans l’infinité des genres d’êtres, des attributs possibles. Nous autres, hommes, participons à deux attributs mais il nous suffit d’en connaître un pour connaître Dieu. Celui qui connaîtra la puissance de l’Etendue (ou de la Pensée) connaîtra Dieu du même coup.

Il faudra distinguer de l’être absolument infini, l’infini en son genre, c’est-à-dire tel ou tel être déterminé qui exclut les autres. L’être absolument infini, c’est l’être qui ne comporte aucune négation même relative. Ce n’est pas tel genre d’être, mais l’être en tous les genres possibles. Tout ce qui ne contient aucune négation appartient à son essence. Tout ce qui exprime, c’est-à-dire tout ce qu’on peut concevoir, appartient à l’essence de Dieu. Là, nous sommes en présence d’une ontologie qui s’inscrit en dehors du discours théologique qui traditionnellement était fondé sur l’analogie - c’est-à-dire s’efforçait de saisir, analogiquement déterminées en fonction des propriétés humaines définies comme imparfaites, la perfection des propriétés divines. Quand on définissait Dieu comme l’être le plus réel, on considérait que l’individu se caractérisait par une moindre réalité, une moindre perfection. C’est par cette imperfection que l’on posait comme présupposée analogiquement, les propriétés divines.

Spinoza procède à l’inverse d’une démarche analytique qui part du conditionné pour arriver à la condition. Spinoza pense qu’on a jusqu'à présent ignorer l’essence de Dieu. C’est essence, c’est l’absoluité. Jusque là, on s’en était à des propriétés telles que justice, bonté, charité, perfection…La démarche analogique est toujours quelque peu anthropomorphique. Elle ne parviendra donc jamais à concevoir l’absolument positif, l’absolument réel.

Spinoza reconnaît et assume l’héritage cartésien d’un infini positif, distingué de l’indéfini ou de l’infini par sommation, progressif. Descartes a reconnu la pleine positivité de l’infini dans l’idée de Dieu. Pour Spinoza, il faut étendre l’infinité de Dieu à toute la réalité des idées : d’abord à la réalité des attributs, ensuite à la totalité des effets dans ces attributs, c’est-à-dire les modifications déterminées ou les modes. Le parcours conceptuel finit par diffuser l’infinité divine jusque dans la totalité du réel, des effets, jusque dans la moindre parcelle de réalité. Dans une goutte d’eau se trouve implicitement la puissance de l’infini. Le mode exprime de façon limitée la puissance de l’absolu. L’absolu donne donc dans l’idée de Dieu la pleine positivité de la cause et la totalité de ce qu’elle peut produire. Autrement dit, identifier Dieu à l’absolu, faire de l’absolu son essence, c’est le comprendre comme l’unique substance du réel, en dehors de quoi rien ne peut être ni être conçu. La définition 6 contient l’immanence, c’est-à-dire contient l’idée que les effets de Dieu (« créations ») ne sortent pas, ne sont pas extérieurs à la cause. Les effets sont la cause elle-même se produisant sur un mode plus ou moins limité, déterminé.

L’absolu est ce qui est irréductible à quoi que ce soit d’autre. Mais c’est aussi ce en dehors de quoi rien ne peut être ni être conçu. L’absolu n’est pas séparé, dissimulé. Il est intelligible dans la moindre de ses expressions. « Plus nous connaissons les choses singulières, plus nous connaissons Dieu ». Il en résulte une subordination du concept de perfection à la vie – important pour la théologie. Par là, nous comprenons mieux le projet éthique qui sous-tend cette nouvelle théologie. Nous venons d’exercer l’entendement, le puissance de comprendre : nous avons essayé de saisir une essence, une structure qui ne soit jamais contradictoire, mais exprime sa constitution, sa cause ou sa raison. 

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