Spinoza I : Ethique (11)

Ethique et Immanence 11

 

L’élaboration de la notion de substance unique (suite2)

 

Il n’est pas très exact de dire que Spinoza part de Dieu. L’idée de Dieu a besoin d’être explicitée dans la première partie de l’Ethique où il est question de la causalité, de la différence entre substance et mode, de l’union des substances en une seule. Ainsi, il faut partir de la notion d’être existant par soi, de l’Etre substantiel en général, y penser l’infinitude comme essence, et concevoir à partir de cette idée, l’idée d’un Etre absolu s’exprimant dans tous ses attributs qui sont des réalités infinies. Il s’agit dans cette première partie d’identifier les attributs avec Dieu et conclure de l’unité des natures ou attributs en Dieu à l’identité de Dieu et de la Nature. Nous sommes partis d’essences éternelles, d’idées vraies qui s’imposent à l’entendement, mais Spinoza refuse de considérer ces réalités intelligibles essentielles comme ses créatures. Il refuse de maintenir une distance entre Dieu et ces natures intelligibles, à la différence de Descartes. L’ambition de Spinoza est de mettre en place un savoir absolu – absolu ne veut pas dire illimité – un savoir absolument certain dans ses limites. Il est manifeste que Spinoza, dans le Court Traité, voit dans la multiplicité des substances cartésiennes, les créatures séparées, une impossibilité de communiquer avec Dieu par la connaissance, donc une irréductible limitation et de l’homme et de Dieu, comme s’il était contradictoire que l’infini coexiste simplement avec le fini.  D’où l’insistance à démontrer ce qui nous paraît aller de soi au début de l’Ethique, étant donné les présupposés des axiomes, à savoir qu’une substance ne peut pas être démontrée par une autre, puis l’insistance à refuser deux espèces de causalité différentes, celle par laquelle Dieu se réalise et celle par laquelle il produirait l’univers. L’immanentisme s’oppose au créationnisme. Dieu produit tout ce qu’il produit en se réalisant, en produisant sa propre existence. Il y avait chez Descartes une espèce d’immanence, mais uniquement dans la réalisation de soi par Dieu.

 

Le refus de distinguer deux causalités rend possible la compréhension d’un attribut quelconque pourvu que la pensée du penseur elle-même soit comprise comme un mode de cet attribut. Etant un corps et ayant l’idée de ce corps, je peux comprendre et les propriétés du corps par l’Etendue et celles de l’esprit dans l’attribut Pensée. Ce faisant, je communique avec l’essence puisque l’attribut exprime ou est ce que nous comprenons comme l’essence de Dieu. Affirmer qu’il n’y a qu’un seul Etre absolument infini qui s’exprime dans tous les attributs, c’est affirmer le parallélisme,c’est-à-dire l’identité d’ordre et de connexions dans tous les attributs différents – Dieu se produisant selon le même ordre nécessaire et jamais de façon arbitraire, dans la contingence. Dieu est cause de soi en tant que nature naturante, nature comme cause. Pour Descartes, un être fini ne peut coïncider intuitivement avec la pensée divine : d’une part, l’ordre créé n’est pas le même dans les deux substances hétérogènes, la Pensée a ses caractères fondamentaux et l’Etendue a les siens. Pour Spinoza, la compréhension de toute chose finie quelque soit l’attribut considéré implique la compréhension de la puissance infinie qui est en dernière instance sa cause. Dieu n’est plus requis comme garant de la connaissance des substances, a fortiori dans cette incompréhensible union de l’âme et du corps qui est la source du sentiment ; Il est dans le Court Traité, l’Etre duquel tout est affirmé. Son action se reconnaît dans toute action réelle et dans toute représentation cohérente de cette action.

 

Cela impliquera une conséquence quant à la nature même de la production divine : tout le possible est ou sera réel. Il y a dans l’entendement divin autre chose que ce qu’il produit en vertu de sa puissance. L’entendement sera compris dans la première partie de l’Ethique comme un mode infini de l’attribut Pensée, donc comme l’ensemble systématique des essences, et ce sont ces essences qui définissent la possibilité d’exister des êtres. La puissance de penser ne peut pas être plus étendue que la puissance d’agir. Ce sera la critique d’un entendement qui conçoit les possibles – la critique du principe platonicien du meilleur – chaque attribut étant l’existence en acte de la substance, c’est-à-dire sa production selon une expression déterminée. 

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