Spinoza I : Ethique (10)

Ethique et Immanence 10

 

L’élaboration de la notion de substance unique (suite1)

 

Revenons un instant à la critique de Descartes pour qui la substance n’est pas une essence unique, absolue, illimitée dont les différentes pensées ne seraient que des modes. La substance n’est pas non plus, comme elle le sera chez Spinoza, le terme ultime d’une analyse régressive (qui va vers le fondement). C’est plutôt d’abord tout sujet et en premier lieu tout sujet individuel – moi pensant. La découverte de la substance se fait dans la seconde méditation. Aucun des attributs de la pensée (désirer, concevoir…) ne peut être posé en lui-même, distingué des actes de la pensée. Seul le moi peut être posé en lui-même, posé distinctement de ses modes. Les modes de la pensée n’ont pas d’existence hors du moi. C’est à partir du moi comme substance pensante que la substance héritée des autres réalités peut être connue. J’ai en moi à titre d’idée innée la distinction entre substance et mode. La méthode chez Descartes vise toujours à la substantialité de l’individu.

 

Il faut distinguer différents sens du terme substance : Dieu et créatures. Dans tous les cas, la substance est ce qui est capable d’exister à part, mais il faut réserver à Dieu la définition de la substance comme existant absolument par soi, ce qui est conçu comme n’ayant besoin que de soi-même pour exister. A proprement parler, il n’y a que Dieu qui soit tel. Substance et attributs essentiels sont identiques quand on considère leur réalité. La distinction est une distinction de raison. L’attribut est ce que je conçois de la substance comme constituant son essence.

 

Considérant l’idée de Dieu, le Court Traité considère que la preuve ontologique présuppose toujours une pensée précise de l’Infini. S’il est possible de présenter des preuves par les effets, c’est que nous avons déjà en nous l’idée de Dieu en tant qu’idée impliquée par tout attribut – tout attribut impliquant l’infinité. Quelle est cette conception précise de l’Infini qui va conduire Spinoza à modifier et les preuves de l’existence de Dieu chez Descartes et la conception de la substance ?

  1. L’infini ne peut pas être composé de parties distinctes. Il ne peut pas être obtenu par sommation de choses finies. Il est plutôt donné comme condition de possibilité de toute partition – toute détermination est négation. C’est le fini qui est une négation de l’Infini – l’Infini en soi étant indivisible. L’infini est continu.
  2. Il ne peut y avoir deux infinis, mais un seul.
  3. Cet Infini est immuable, existant par soi. Il ne peut être changé, étant éternel.

La substance étant conçue comme ce qui est par soi en un sens absolu, il faudra dire que toute substance est infinie et que toute substance appartient à l’Etre divin de telle sorte que l’Etendue et la Pensée – concevables d’abord comme des substances – sont plutôt des constituants exprimant la substance, des attributs. Ce qui nous empêche de comprendre l’Infini, c’est que nous l’imaginons composé de parties, saisissables séparément, sans que le tout soit pour cela nécessaire. Mais de l’Etendue, attribut de la substance, on ne peut dire qu’elle a des parties, ni qu’elle puisse devenir plus petite ou plus grande, ni qu’aucune de ses parties puisse être conçue séparément, attendu que par sa nature elles doivent être infinies. L’Infini rend raison de l’indivisibilité de l’Etendue. En infinitisant l’Etendue, Spinoza lui accorde du même coup les mêmes propriétés qu’à la divinité. Il faut donc désormais entendre par substance, toutes les réalités infinies, indivisibles, qui ont la puissance d’exister et de produire des effets par elles-mêmes.

 

Ensuite, il faudra montrer qu’il ne peut exister deux substances de même attribut. L’attribut n’est plus un adjectif (comme le sont en théorie le propre, les propriétés), mais un substantif qui permet de reconnaître ce dont il est l’attribut. Connaître un seul attribut, c’est d’une certaine façon les connaître tous. Nous ne connaissons que deux types de réalité : l’ordre corporel et l’ordre mental. Et par là, toutes nos connaissances se rapportent soit à l’Etendue, soit à la Pensée. En un sens, on peut dire que l’homme ne connaît que deux attributs dans lesquels il retrouve tout ce qui contient l’idée d’un infini positif. On doit aussi admettre que l’Infini absolu intègre une infinité d’attributs dont nous ne connaissons directement que deux. Cela ne rend pas Dieu incompréhensible puisqu’il s’exprime sans mystère dans chacun des attributs.

 

Une autre différence avec le Dieu de Descartes dans la Troisième Méditation. A lire vite, on pourrait croire que Spinoza reprend l’idée de Dieu à Descartes. « Par Dieu, j’entends une substance infinie », éternelle et immuable, indépendante, omnisciente et omnipotente, par lesquelles toutes choses ont été créées et connues. Mais pour ce qui est des perfections – omniscience, omnipotence – elles ne définissent pas pour Spinoza autre chose que des qualités. Elles ne donnent pas l’essence de cette substance. Le Court Traité distingue très nettement les propres (adjectifs) des attributs de Dieu. Les propres sont construits par amplification superlative de qualités auxquelles nous participons nous-mêmes. Et par là, il n’est pas possible d’établir un ordre ni une construction de l’essence, tandis que les attributs permettent de ne plus séparer les genres d’être de la substance divine – ce qui revient à considérer comme réciproque une relation qui était unilatérale : la relation entre l’Etendue et Dieu (i.e. entre la Pensée et Dieu). La distinction ontologique se déplace : elle n’est plus entre la substance et l’attribut, elle sera désormais entre la substance et le mode, une affection déterminée de la substance qui est en elle. Quelle est cette différence ? Elle tient au statut de chaque mode – qui a une essence qui n’enveloppe pas l’existence – qui dépend donc des autres existences dans le même attribut.

 

 

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