Religion et reliance

Religion et reliance : réflexion sur Le temps des Tribus

L'une des réponses de la sociologie à la crise de civilisation, est à chercher du côté de la religion entendue comme reliance. Il ne s'agit pas ici de la religion comme culte extérieur, telle que peut l'étudier la sociologie positive, ni d'une approche plus philosophique ou phénoménologique du culte intérieur « en esprit et en vérité ».

Religion vient du latin religare, relier. Selon Maffesoli, la question du religieux est celle de « l'attraction sociale » selon l'expression de Tacussel, telle qu'elle était déjà posée par Durkheim dans les Formes élementaires de la vie religieuse, par Weber dans son Ethique du protestantisme ou encore par Freud dans Totem et tabou.

Cette approche se fonde sur l'observation du mouvement naissant des petites sectes chrétiennes des premiers siècles (le terme de « secte » désignant un « groupe séparé », n'ayant ici aucune connotation péjorative), ou des cercles maçonniques des débuts de la modernité (selon une comparaison faite par E. Renan) et « leur efficacité, dit M. Maffesoli, repose essentiellement sur le fait que la proximité de ses membres crée des liens profonds, ce qui entraine une véritable synergie des convictions de chacun » (p.150) : ces groupes qui fonctionnent en réseaux (« ensembles inorganisés et néanmoins solides », p.154) soudés par une effervescence convergente, Maffesoli les appelle « thiases ». Cette synergie ou syntonie que M. Maffesoli pense percevoir dans la réalité sociale de notre temps, est ce qui peut selon lui nous aider à entrer dans une phase de « réenchantement du monde »(p.151).

Ces petits groupes se caractérisent par certains traits :

1.Ils procèdent d'une dynamique instituante : ils sont créateurs de formes, c'est-à-dire de liens sociaux. Comme communautés locales, elles peuvent éventuellement se fédérer mais elles n'ont « pas besoin d'une organisation institutionnelle visible » (p.152).

2.Il s'ensuit qu'elles portent un regard sceptique sur tout appareil bureaucratique, sur l'Etat, sur la politique instituée et institutionnalisée, sur la gestion rationnelle des affaires publiques : réticentes vis-à-vis du pouvoir surplombant, elles construisent un ordre sans Etat.

3.Elles s'appuient à leur début sur « une base populaire » qui agrège de nouveaux éléments par élection/sélection, le sentiment de responsabilité de chacun garantissant de façon immanente le dynamisme vital de l'ensemble.

4.Elles ont donc une dimension esthétique si l'on entend par là une sensation vécue d'appartenance, une vitalité perçue par l'ensemble du groupe agissant comme motif majeur d'adhésion au groupe au point qu'on peut même supposer que la reliance ou le contenant est plus importante que les éléments reliés ou que le mobile apparent, le contenu, qui sert de totem (symbole efficace) à ce groupe.

Sur ce dernier point, une question mériterait d'être posée : dans le Temps des Tribus, M. Maffesoli ne sous-évalue-t-il pas l'importance du "contenu", c'est-à-dire des valeurs et des buts formulés par le groupe? Il me semble en effet que si la reliance est entretenue par des affects, elle n'est pas étrangère aux concepts explicites ou même aux notions confuses : les idées (valeurs, buts) aussi cimentent les groupes. On ne se rapproche pas seulement du fait qu'on se regarde les uns les autres, on se rapproche aussi du fait qu'on estime regarder dans la même direction.

Bibliographie

Durkheim E, Les Formes élémentaires de la vie religieuse, Paris, PUF, 4e édition, 1965.

Maffesoli M., Le Temps des Tribus, La Table Ronde, 2001.

Renan E., Marc Aurèle ou la fin du monde antique, Paris, Livre de poche, 1984.

Tacussel P., L'attraction sociale, Paris, éd. Librairie des méridiens, 1984.

Weber M., L'Éthique protestante et l'esprit du capitalisme, Gallimard, 2004.

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