Religion et institutions religieuses

Religion et institutions religieuses

Toutes les religions portent l’ambition d’élever intérieurement l’homme, de le rendre meilleur et de l'ouvrir à ce qui, en lui, est plus grand que lui. Et même si certaines communautés religieuses ont béni les richesses matérielles, la jouissance sensuelle n'a jamais constitué pour elles l'horizon ultime de leur démarche. Dans l'Ethique Protestante et l'Esprit du Capitalisme, M. Weber explique que les obédiences protestantes voient bien dans l’enrichissement personnel une grâce divine, mais la richesse n’est comprise que comme la récompense extérieure d’une valeur intérieure qui est au fond le critère ultime. Toutes les religions veulent nous inviter à dépasser le trop humain de l’humain. Ces spiritualités ne veulent pas nous donner la jouissance du monde, mais plus fondamentalement le sens d'un dépassement de notre part d'inaccompli. Les termes foisonnent pour désigner ce but : l’exténuation ou le déracinement de l’ego, qu’on pourrait bien appeler oubli de soi, amour, abandon de soi, extinction de l’ego, désintérêt, etc., au profit de l'autre ou du tout Autre.

Soyons attentifs à ne pas confondre les religions avec les institutions qui s'en réclament, qui les représentent et parfois les dévoient. De la même manière qu’il ne faut pas confondre la science avec l’exploitation qui en est faite à l’occasion par les politiques qui la financent ou en tirent profit : armement militaire, etc. Il ne faut pas confondre l’idée ou la définition d’une chose avec les simulacres qui en pervertissent le sens, par les faux-monnayages qui en usurpent le nom ou en détournent la fonction. Il est trop simpliste de rejeter la religion sous prétexte qu'Urbain II a commandé la première Croisade, comme il est trop simpliste de condamner la science sous prétexte qu'elle a pu servir à fabriquer des bombes atomiques.

Prenons la définition de la religion dans le sens que les sociologues lui donnent. Dans les Formes Elémentaires de la Vie Religieuse (1912), rappelons ce que E. Durkheim en dit : "Une religion est un système solidaire de croyances et de pratiques relatives à des choses sacrées, c'est-à-dire séparées, interdites, croyances et pratiques qui unissent en une même communauté morale, appelée église, tous ceux qui y adhèrent" (Livre de Poche, 1991, p.109).

Trois remarques pour appuyer ou nuancer cette définition :

1.Toute religion n'implique pas méthode ou ascèse spirituelle, ni inversement. Les distinctions bergsonniennes sur le culte extérieure et l'intuition, sur la religion extérieure et la mystique restent pertinentes (cf. Les deux sources de la Morale et de la Religion, 1932) pour s'orienter vers une distinction entre religion et spiritualité.

2.Toute religion n'implique pas la notion de Dieu - ce qu'illustrent parfaitement les religions extrême-orientales, et mérite d'être souligné à notre époque où le besoin de spiritualités laïques (non déistes) est très présent.

3.En ce qui concerne les croyances, elles peuvent désigner un vague savoir, incertain, ou la foi elle-même qui est une intime conviction, une certitude absolue, rencontre absolue avec l'absolu. Pour un bouddhiste par exemple, il n'est nullement question de croyance si l'on désigne par là des opinions sans fondement, mais il peut y être question de foi, si la foi désigne la certitude absolue d'atteindre l'illumination par la mise en œuvre d'une méthode adéquate.

Pour une approche sociologique de la religion, voir l'article : Religion et reliance.

Anecdote : Lors d'une interview, Krishnamurti, critique des institutions, rappelle une fable indienne parlant de deux hommes qui cheminent avec le diable. L'un d'eux découvre soudain qu'il a une idée du Bien. L'autre s'en inquiète et va trouver le diable pour lui dire : "S'il a une idée du Bien, ce n'est pas bon pour toi!" Le diable lui répond : "Pas du tout. Au contraire, pourvu qu'il me laisse l'aider à l'organiser". (www.youtube.com/watch?v=fA60mxf6e2w)

Bibliographie

Durkheim E, Les Formes élémentaires de la vie religieuse, Paris, Presses univer-sitaires de France, 4e édition, 1965.

Krishnamurti, interview : www.youtube.com/watch?v=fA60mxf6e2w

Weber M., L'Éthique protestante et l'esprit du capitalisme, Gallimard, 2004.

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