Reconduction du libéralisme juridique

Reconduction du libéralisme juridique (pour la post-modernité)

La tolérance est une notion centrale du libéralisme de J. Locke - doctrine fondatrice de la modernité. On qualifie parfois ce libéralisme de « juridique » pour l'opposer au libéralisme économique qui naîtra au siècle suivant. Je préfère le terme de libéralisme sociologique car J. Locke ne se contente par de défendre les nouveaux droits de l'individu moderne contre les empiètements du magistrat civil ; son concept de tolérance est le principe d'une société qui peut rester unie malgré la diversité des croyances qu'elle abrite. La tolérance est plus qu'un droit : c'est l'esprit d'une société pluraliste et ouverte.

Ce pluralisme ouvert n'implique chez Locke aucun relativisme, ni non plus aucun parti-pris d'athéisme : contrairement à ce qu'on dit trop, la Lettre sur la Tolérance ne démontre pas « l'absurdité d'une politique chrétienne » (comme le voudrait Jean-Fabien Spitz, GF., p.97) mais plutôt le caractère paradoxal d'un politique chrétienne, gouvernant d'autant mieux qu'elle réduit sa pression sur la conscience de ses administrés : car la tolérance, loin d'être un rempart contre la religion, est pour Locke, l'essence même de l'Eglise bien comprise. Gouverner moins pour gouverner mieux : le principe de l'Etat moderne, tolérant, est donc celui d'une autolimitation de la raison gouvernementale répondant à à un souci de « charité, douceur et bienveillance pour le genre humain en général, même pour ceux qui ne sont pas chrétiens » (GF, p.163) : la tolérance est, pour Locke, « le principal caractère de la véritable Eglise » (telle est bien, en effet, la première phrase de la Lettre sur la Tolérance, GF, p.163). Rien n'est donc plus éloigné du christianisme de Bossuet que celui de J. Locke...

Autrement dit, la tolérance est un activateur de la reliance sociale. Pour Locke et bien avant E. Durkheim, la religion-reliance est en effet l'essence-même de la politique entendue comme l'art de maintenir ensemble une diversité. Et les « bonnes moeurs » sont à leur tour l'essence de la politique; en tous cas, les « bonnes moeurs » qui sont essentielles à la religion, sont essentielles à la politique : « Les bonnes moeurs, qui ne sont pas la moindre part de la religion et de la véritable piété, se rapportent aussi à la vie civile et le salut de l'Etat n'en dépend guère moins que celui des âmes » (Ibid., p.200). C'est cette essence commune qui explique les conflits de deux juridictions, l'une intérieure, l'autre extérieure - la religion (i.e. « ceux qui ont la direction des âmes ») et la politique (les « conservateurs de la paix publique », ibid. p.200) revendiquant chacune l'autorité morale légitime en matière de gouvernement des hommes.

Ces conflits, qui sont donc « fort à craindre » dit Locke, posent des difficultés dont néanmoins « on triomphera facilement » à condition d'avoir bien présent à l'esprit les limites respectives de ces deux types de gouvernements. « L'Etat est une société d'hommes instituée, dans la seule vue de l'établissement, de la conservation et de l'avancement de leur intérêt civil. J'appelle intérêts civil, la vie, la liberté, la santé du corps; la possession des biens extérieurs tels que sont l'argent, les terres, les maisons, les meubles, et autres choses de cette nature » (ibid., p.168). Par Eglise, « j'entends une société d'hommes, qui se joignent volontairement ensemble pour servir Dieu en public, et lui rendre le culte qu'il jugent lui être agréable, et propre à leur faire obtenir le salut » (ibid., p.171). Nous trouvons ici les germes de la distinction future entre les deux sphères publiques et privées : l’Etat légifère sur les affaires publiques, abandonnant tout droit d'ingérence dans les affaires privées (et notamment religieuses), qui ne concernent que la conscience de chacun dans la mesure où elles ne portent atteinte aux intérêts civils ou matériels de personne.

Ainsi donc, le libéralisme juridique ou sociologique de Locke, qui vise à préserver l'individu moderne contre l'intrusion des autorités théologiques et politiques dans la sphère de sa conscience privée, n'est pas une entreprise de dénigrement de la religion (rien n'est moins concevable que l'athéisme qui, pour Locke, est synonyme d'égoïsme et de parjure, ibid., p.206) mais une double relégitimation du politique et du religieux, chacun dans sa sphère, contre la double usurpation du pouvoir temporel par les pouvoirs religieux (usurpant le pouvoir du magistrat civil) et du pouvoir religieux par le pouvoir temporel (l'instrumentalisation du religieux par le politique).

Philippe Raynaud voit dans ce libéralisme, "une expression privilégiée de la modernité, celle qui exprime le mieux les idées sur lesquelles elle s'est construite et qui constitue le point de départ de tous les débats ultérieurs". Mais cette redéfinition simultanée du politique et du religieux inaugure paradoxalement la modernité tout en s'adossant au paradigme antique (platonicien, augustinien) de la politique comme tissage des différences (contre le paradigme machiavélien de la politique comme conquête et conservation du pouvoir), et à la reformulation d'un idéal de tolérance présenté comme chrétien. La modernité naissante était donc, chez Locke, peut-être plus une critique des appétits de domination qu'une rupture avec l'antiquité et le moyen-âge : à la lecture d'auteurs modernes tels que Foucault ou H. Arendt, il nous semble que l'archétype platonicien du politique-tisserand dont nous pensons retrouver chez Locke une formulation moderne, et l'idéal de fraternité destinée au service divin (quelles que soient les représentations qu'on se forme de ce divin), sont restées des exigences actuelles, pertinentes pour une définition des sociétés post-modernes.

Bibliographie

Locke J., Lettre sur la Tolérance et autres textes, présentation Jean-Fabien Spitz, Flammarion, GF, 2007

Raynaud Ph., art. Libéralisme, dans le Dictionnaire des Sciences Humaines (sous la dir. de S. Mesure et P. Savidan), PUF, 2006.

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