Raison, rationalisme et rationalité

Raison, rationalisme et rationalité

En crise, la Raison moderne doit être repensée : attaquée par l'irrationalisme du New Age, les spiritualités néo-orientales et les fondamentalismes religieux, elle s'est réduite à sa portion congrue, bunkerisée dans ses colloques universitaires, réduite à ses discours scientifiques. Certes elle explique et elle calcule toujours. Mais cela ne suffit pas à donner sens - et la Modernité déçue de tout le gaspillage produit par l'obsession de l'économie, tourne ses regards vers une indécise post-modernité : les espoirs de Descartes, de Locke et des Lumières n'ont pas tenu leurs promesses, non seulement en terme de maîtrise de la Nature (car le Changement Climatique est une objection à cette maîtrise) mais aussi en termes de paix, de laïcité (car les guerres n'ont jamais cessé, plus meurtrières encore depuis que la science leur fournit ses calculs). Aussi tentons-nous de tourner une page? Maffesoli, Morin, Faure, Bonardel, Tacussel, etc., nous parlent de ce tournant.

Cette raison figée, qui prit au XIX e siècle la forme du scientisme, avec sa religion du progrès, dissimulant sous les Droits de L'Homme ses pratiques coloniales et ses politiques hégémoniques, Michel Foucault en a fait la critique : il a montré, notamment à travers son analyse généalogique de la raison moderne dans l'Histoire de la Folie à l'Age Classique, quel projet hégémonique cette raison porte en elle. Cette raison dominatrice, cette raison inscrite dans un projet de pouvoir - inconsciente de son ignorance, inconsciente des limites de la perspective qu'elle construit, dénigrant l'autre de la raison, et par là, arrogante - constitue ce que nous appelons un "rationalisme" - métamorphose contemporaine du scientisme.

Dans notre article sur le perspectivisme, nous avons défini ce que devrait être la rationalité : elle s'efforce de tout expliquer, mais se rappelle à temps que tout n'est pas explicable. Aussi espérons-nous ce moment où le philosophe cessera de s'acharner et rira de sa paranoïa, acceptant de se tenir dans l'Ouvert, notamment dans la numinosité des symboles (comme c'est le cas pour quelques alchimistes ou psychanalystes jungiens) ou dans le silence de la Pleine Conscience (pour parler comme Thich Nhat Hahn). La Raison post-moderne ne renoncera pas à son désir d'expliquer et de comprendre, mais elle connaîtra ses limites, rejoignant en cela la Raison des mytho-logues grecs - une Raison qui se sait talonnée par de l'inexplicable - ou celle du Prologue de l'Evangile selon Jean , qui se tient dans la Présence, contemplant ce qui la dépasse sans tenter de le réduire à une théorie. Cet au-delà de la raison, la Grande Raison qui est le domaine de l'Ouvert n'est plus une transcendance qui exigerait soumission, mais un inconnaissable que nous pouvons penser (par le détour des symboles) et qui nous invite à l'accueillir dans l'hospitalité du Silence mental.

Nous avons essayé de montrer que cette raison se veut ouverte à l'Autre (l'Etranger) (se traduisant moralement et politiquement par une attitude tolérante), et ouverte au Tout Autre (l'Etrange), que la raison moderne, dans son rationalisme intransigeant, dénigrait comme folie et irrationalisme.

Bibliographie

Bible, TOB, 2004.

Bonardel F., Philosophie de l'Alchimie, Grand Oeuvre et Modernité, Paris, PUF, 1993.

Faure B., Bouddhsimes, Philosophies et Religions, Flammarion, Champs, 1998.

Foucault M., Histoire de la Folie à l'Age Classique, Paris, Tel Gallimard, 1972.

Maffesoli M., Le Réenchantement du Monde, Editions de la Table Ronde, 2009.

Morin E., Pour Entrer dans le XXIe siècle, Essais, Points, Seuil, 2004.

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