Progrès

Progrès

Courte histoire du concept de Progrès

Le Progrès (au singulier) est très différent des « progrès » (au pluriel(1)) de l’esprit humain que les philosophes des Lumières appelaient de leurs voeux. Le Progrès renvoie à l’espoir d’une accumulation indéfinie, qualitative et quantitative, des connaissances scientifiques, des performances technologiques, des bénéfices économiques et même à une amélioration des comportements moraux et politiques (2) . P.A. Taguieff définit cette conception du Progrès par « six traits distinctifs » : pour les Lumières, le Progrès serait « linéaire, cumulatif, continu, nécessaire, irréversible et indéfini (3) ». Cette philosophie du Progrès germe dans le 17e s., avec Descartes (son souci de ce qui est « utile à la vie  »(4)) et Bacon qui le premier, emploie explicitement le terme « progrès »(5).

Ce Progrès sans limite (6), est conçu au 19e s. comme une « nécessité » de l’histoire, un élan que rien ne peut arrêter et anime la foi d’une « religion laïque » de la modernité anticléricale (7) , ou d’une « religion séculière (8) », gagnée sur le recul des religions traditionnelles, que certains philosophes ont explicitement critiqué, dès le 19e s., comme une illusion de type religieux (9).

La recherche du Progrès qui implique la pratique du doute rationnel et méthodique (10), l’ouverture aux Critiques (songeons que l’œuvre majeure de cette modernité s’intitule Critique de la Raison Pure (11)) et aux Crises politiques et scientifiques rompt définitivement avec la continuité sereine des siècles médiévaux éclairés par la Providence (12). Sous l’euphorie positiviste du 19e s., l’espoir scientiste cohabite avec une angoisse sociale qui s’exprime dans la culture romantique, et même déjà dans la culture pré-romantique de la fin du 18e s (13). Cette ambivalence du Progrès et des Fleurs du Mal va jusqu’au déchirement tragique dans les deux guerres mondiales du 20e s. : la Barbarie n’est pas criminelle malgré le progrès technoscientifique, mais grâce au progrès technoscientifique qui lui fournit ses armes.

Le progrès techno-scientifique ne s’est pas révélé moins destructeur en temps de paix : alimenté par la société de consommation née dans les Trente Glorieuses, la crise écologique du deuxième 20e s., rendue lisible par le Rapport Brundtland (14), nous force à repenser la possibilité d’un Développement technologique et industriel Durable (15), mais amplifie encore le technoscepticisme (prolifération récente de la misologie et des discours catastrophistes(16)). Nous sommes passés d’une civilisation de la Crise (qui s’efforçait de dépasser des savoirs obsolètes) à une Crise de civilisation (il n’y a pas jusqu’aux modes de production des savoirs légitimes qui ne soient radicalement remis en question (17)) : Prométhée optimiste (18e s.) devient arrogant et inquiet (19e s.), et craint de finir comme Icare (20e s.). Le Progrès n'est pas pour autant une notion dépassée, mais il est soumis à condition. Sa réalisation devenue problématique dès la fin de la Première Guerre Mondiale, s'est muée en exigence morale et raison d'agir motivé par une responsabilité inquiète. Le Progrès n’est plus la nécessaire marche en avant de l'humanité vers la lumière, mais une simple possibilité qui ne pourra se réaliser qu’à la condition que les hommes sachent faire les bons choix politiques et soient à la hauteur de leur responsabilité historique.

Mais si le Progrès est trop fragile pour se passer de morale, la morale n’est-elle pas trop fragile pour peser efficacement sur les enjeux géopolitiques de l’Histoire ? Freud n’a-t-il pas expliqué que la culture et la morale n’étaient qu’un mince vernis impuissant contre les pulsions destructrices de l’humain?

Bibliographie et notes

1. Par exemple chez Condorcet, Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain (1793), Paris, Flammarion, 1998 ou chez Turgot, Tableau philosophique des progrès successifs de l’esprit humain (1750), Paris, Flammarion, 1997.

2. Condorcet décrit « ce moment où le soleil n’éclairera plus sur la terre, que des hommes libres, et ne reconnaissant d’autre maître que leur raison ; [où seront étouffés] les germes de la superstition et de la tyrannie », ibid., « Dixième époque ».

3. Article Progrès, dans le Dictionnaire des Sciences Humaines, PUF, Quadrige, 2006.

4. Discours de la Méthode, Première Partie.

5. Du progrès et de la promotion des savoirs, 1605

6. Condorcet dit que « la Nature n’a mis aucun terme à nos espérances », ibid.

7. Ainsi A. Cournot écrit : « Aucune idée, parmi celles qui se réfèrent à l’ordre des faits naturels, ne tient de plus près à la famille des idées religieuses que l’idée de progrès, et n’est plus propre à devenir le principe d’une sorte de foi religieuse pour ceux qui n’en ont plus d’autre », Considération sur la marche des idées et des événements dans les temps modernes (1872), Paris, Boivin, 1934.

8. « Doctrines qui prennent dans les âmes de nos contemporains la place de la foi évanouie et situent ici-bas, dans le lointain de l’avenir, sous la forme d’un ordre social à créer, le salut de l’humanité », L’avenir des religions séculières, 1944.

9. A. Cournot, Considérations sur la marche des idées et des événements dans les temps modernes, 1842.

10. Thème cartésien majeur d’où découlera l’idée moderne que la vérité est l’indubitable, ce qui résiste au doute.

11. Kant, 1787

12. Tout au moins dans la période qui va de Constantin (début 4e s.) à Urbain II (fin 11e s.)

13. Voir la critique rousseauiste de l’état social (vs. l’état de nature) et de l’homme qui pense comme «animal dépravé».

14. 1987

15Terme qui s’impose dans les années 1970 contre l’Ecodéveloppement d’Ignacy Sachs

16. George Steiner, Jean-Pierre Dupuy, Jacques Viveret, Yves Paccalet et alii

17. En guise de résumé, on pourra lire Laurent Ségala, La science à bout de souffle ?, Seuil, 2009.

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