Pour une praxis tolérante de la science

Pour une praxis tolérante de la science

Si les chercheurs sont soumis à une concurrence trop rude pour l'accès aux subventions, comme le souligne Laurent Segalat, « il serait temps de revisiter les concepts de compétition et de coopération » (La science à bout de souffle?, p.93), et d'inventer des modes de fonctionnement administratifs qui obligent les unités de recherche et les chercheurs à travailler ensemble. Sans émulation, les chercheurs s'endorment, mais trop de compétition les défigure. Pour l'avenir de la science, de nouvelles formes de solidarité ou de fraternité sont à inventer.

Cette gestion administrative pourrait corriger les effets pervers1 du système d'évaluation qui ne satisfait plus grand monde : selon une étude la Scientific Research Society, seulement 8% des chercheurs se disent satisfaits des modes d'évaluation. Puisqu'il n'y a malgré tout pas de meilleur système pensable, « il faut donc revisiter non le concept mais son application » (Ibid., p. 91). Le système des fraternelles, groupes de réflexion et d'entraide, pourrait servir d'exemple. Cela revient à dire qu'il faut aussi « réenchanter » la vie professionnelle des chercheurs.

Ces organisations fraternelles devraient en outre réintroduire dans leur organisation et leurs réflexion des exigences de transdisciplinarité puisque la science semble beaucoup souffrir d'une fragmentation en spécialités trop étanches. Selon les mots d'E. Morin, l'Université produit "la haute crétinisation" parce qu'elle souscrit unilatéralement au « paradigme de la simplification » (Introduction à la pensée complexe, p.18-20), de la pensée analytique, de la disjonction. D'où l'élaboration du paradigme de la complexité, qui n'exclut pas le souci de simplicité mais vise à libérer les savoirs scientifiques de leur clôture stérilisante. Si c'est à la croisée des chemins que surgissent des savoirs originaux, les fraternelles de la science pourraient apparaître comme de véritables espaces fécondants, ayant essentiellement pour tâche de « réunir ce qui est épars », de faire se rencontrer ceux qui sans elles ne se rencontreraient jamais : « Les grandes avancées surgissent le plus souvent d'endroits imprévisibles. Comme le dit joliment Edouard Brézin, ancien président de l'Académie des Sciences, ce n'est pas en cherchant à améliorer la bougie qu'on a inventé l'ampoule électrique » (L. Ségalat, Ibid., p.84). Ces fraternelles pourraient redonner à la science le hasard dont elle a besoin comme engrais, afin de sauver la rationalité contre un rationalisme stérilisant.


Sur un sujet proche, voir : https://sites.google.com/a/volubilys.fr/phalanstere2/epistemologie-apophatique


Bibliographie

Ségalat L., La science à bout de souffle?, Seuil, 2009.

Morin E., Introduction à la pensée complexe, Seuil, Points Essais, 2005.

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