Perspectivisme, principe de précaution

Perspectivisme, principe de précaution

E. Morin écrit : « Le sens d'une même information peut s'inverser selon le système de pensée qui l'intègre. Georges Friedman écrivit dans les années trente La Crise du Progrès. L'analyse des textes de philosophes et d'écrivains du début du siècle lui montrait que, contrairement à la fin du siècle précédent, l'idée de progrès était de plus en plus contestée dans l'intelligenstsia occidentale. Sa vision marxiste du monde expliqua ce phénomène : philosophes et écrivains exprimaient l'idéologie de leur classe, la bourgeoisie, et celle-ci, désormais en déclin, laissait échapper le flambeau du progrès que ramassait la nouvelle classe montante, le prolétariat.

Vingt cinq ans plus tard, le philosophe lisait autrement les mêmes textes sur lesquels il avait bâti son analyse. Ceux-ci, à ses yeux, ne reflétaient plus les angoisses de la bourgeoisie décadente, mais exprimaient la crise profonde de la civilisation moderne, face à l'ambiguïté des développements de la technique. Georges Friedman lui-même mettait le progrès en question : celui-ci n'était plus nécessairement inscrit dans le devenir historique, il devenait une possibilité, fragile et menacée. Ainsi, ce qui avait changé, c'était la structure de sa vision du monde. Georges Friedman n'avait pas modifié les données textuelles dont il disposait : c'était bien les mêmes textes. Mais le changement dans la vision de monde était lui-même lié à l'irruption de nouvelles informations politico-sociales, à de nouveaux modes d'acquisitions/sélections de cette information, à de nouvelles méthodes d'interprétation. C'est dire que le problème de l'information est inséparable du problème de l'interprétation par le système d'idées qui l'intègre, la situe, la rejette, et qu'elle peut réformer ou révolutionner.

Nous voyons donc que le problème de l'information, nécessaire pour savoir ce qui se passe dans le monde, nous oblige à remonter bien en-deçà et au-delà des informations. Il nous plonge dans les problèmes complexes de structure mentale, de croyance, d'idéologie, de croyance/méfiance, d'organisation de la société. Nous commençons à comprendre ce que veut dire le mot complexité : c'est de ne pouvoir isoler totalement un phénomène pour le comprendre, c'est au contraire la nécessité de le relier à ses articulations naturelles. Et voilà la complexité du problème de l'information : on ne peut l'isoler absolument du problème social, du problème de l'idéologie, du problème de l'esprit humain. Il y a distingabilité, non-séparabilité des problèmes. Cela effraie. C'est en effet effrayant. Mais c'est la seule voie pour tenter de comprendre » (2004).

Ainsi, nous voyons que le perspectivisme de Morin insiste sur les conditionnements sociaux et les manières de raisonner (tandis que celui de Nietzsche reposait sur des types de forces ou de volontés). Tous les deux s'opposent en tous cas à un réalisme naïf qui voudrait croire que nous ne faisons que stocker et émettre des informations, alors que nous leur donnons sens, nous les interprétons – des sens contradictoires en fonctions du paradigme (Khun, 1983), de l'idéologie (Steiner, 2003), bref de l'ensemble des axiomes que nous adoptons (le plus souvent sans examen). A ce titre, il n'y a pas un seul discours de vérité qui ne soit une construction. Cela dit non point pour rejeter tout discours comme arbitraire, mais pour nous déprendre de l'hyperréalité du simulacre ou de l'idolâtrie (Platon), de la séduction (Baudrillard, 2000) au piège de laquelle même un philosophe averti peut se laisser prendre. Le perspectivisme : principe de précaution intellectuelle et morale.

Bibliographie

Baudrillard J., De la séduction, Galilée, coll. l'Espace Critique, 2000.

Kuhn T.S., La Structure des révolutions scientifiques (1962), Paris, Flammarion (Champs), 1983.

Morin E., Pour entrer dans le XXI e siècle, Paris, Seuil, Points Essais, 2004, p.53-54.

Steiner G., Nostalgie de l'absolu, 10/18, 2003, titre original : Nostalgia for the Absolute, CBC Massey Lectures series, 1974.

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