Perspectivisme (2)

Le perspectivisme : un universalisme particularisé ou auto-limité

« Avions-nous besoin de la vérité? », demandait Nietzsche. Si à l'heure d'Internet, un simple clic suffit à relativiser toutes les certitudes les mieux établies, nous risquons de tanguer, de Charybde en Scylla, entre l'anomie relativiste et la nostalgie réactionnaire. Le sociologue/philosophe peut bien, professionnellement, observer ces phénomènes sans les juger, tout en regrettant en son for intérieur le retour des fondamentalismes qui manquent le caractère essentiellement pluriel des sociétés post-modernes – fondamentalisme auxquels répondent les progrès d'un polythéisme des valeurs dissolvant, nihiliste : car si tout se valait, rien ne vaudrait plus rien.

Comment conjuguer le besoin de vérité qui nous évite de sombrer dans le relativisme, et le besoin d'ouverture qu'implique le fait de vivre dans une société globalisée menacée par les crispations de replis identitaires intolérants ? D'un autre côté, comment conjuguer la souplesse du polythéisme éthique sans réduire ces éthiques à des propositions relatives, arbitraires, infondées, i.e. sans les réduire cyniquement à de simples curiosités culturelles?

J'essaie de défendre ici une perspective, en infléchissant le sens du perspectivisme nietzschéen. Je reprendrai pour l'illustrer une réponse faite par Marcel Conche à André Comte-Sponville dans sa Confession d'un philosophe : « Je ne suis pas de ceux qui doutent, mais je n'absolutise pas mes absolus. Ils valent pour moi. Mais valent-ils pour autrui? Répondre à cette question serait penser pour lui. Mais nul, plus que mourir, ne peut philosopher pour un autre » (p.165).

Le perspectivisme affirme un point de vue qu'il tient de droit pour vérité, mais il en limite la portée, la subordonnant en faità des conditions d'accès particulières. Une sensibilité, une histoire, une langue, un chemin personnel font que les valeurs, universelles en droit, qui guident mon existence ne peuvent être universalisées en fait sans un interminable travail de traduction pour un sujet appartenant à une autre communauté éthique que la mienne. Nous pouvons aussi choisir, plus modestement et par refus de toute violence, de limiter nos prétentions à faire reconnaître notre vérité, et d'admettre que nos discours seront toujours fragmentaires, biaisés, conditionnés, fragiles. On peut donc maintenir l'horizon d'une vérité universelle, surplombante, mais en autolimitant sa valeur du fait des conditions dans lesquelles nous la formulons à autrui.

Si la paranoïa est une pensée surplombante-totalisante-impérialiste, le philosophe ne peut qu'être paranoïaque, car il veut tout expliquer ; mais il montre qu'il n'est pas tout à fait victime de sa paranoïa tant qu'il reconnaît qu'il ne peut tout expliquer, tant qu'il accepte son impuissance, non point contingente mais définitive, à donner une explication toujours capable de s'insérer dans le discours d'autrui. La paranoïa est un moteur légitime de l'entreprise intellectuelle. Le perspectivisme est son antipoison.

A l'échelle d'une société, le perspectivisme ainsi défini permet de comprendre, sans tomber dans le relativisme, que des communautés éthiques étrangères pensent, tout aussi légitimement les unes que les autres, être dépositaires de vérités universelles dont elles ne parviennent pourtant pas à convaincre mutuellement.

Ce perspectivisme est une contribution au débat sur la laïcité - infléchie, contre la laïcité à la française, dans le sens d'un irénisme (cohabitation pacifique) et d'une concurrence tolérante de communautés éthiques défendant chacune leur discours de vérité.

Bibliographie

Conche M., Confession d'un philosophe, Albin Michel, 2003, p.165.

Nietzsche F., Par delà Bien et Mal, Gallimard, Poche, 2007.

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