Penser et connaître

Penser et connaître

De l'oeuvre encyclopédique d'Aristote à l'esprit universel de Leibniz en passant par le deux Sommes de Saint Thomas d'Aquin, l'Antiquité, le Moyen-Age et l'âge classique n'ont pas manqué d'esprit gourmands, capables de s'approprier et d'organiser la totalité des connaissances de leur temps. Les vies étaient plus courtes, les communautés scientifiques plus dispersées, les instruments de la connaissance plus rares, plus fragiles. De média, il n'y avait que la parole nue, occasionnelle, et l'écrit imprégné de lenteur. Rien à voir avec le bombardement d'émissions radiophoniques, la diffusion (après Gutemberg) des livres imprimés, pour ne rien dire de l'Internet. Qui pourrait prétendre aujourd'hui avoir une vue d'ensemble de la totalité des connaissances qui circulent dans notre temps ? Un ingénieur en informatique me disait que depuis 2003 déjà, la quantité des informations en circulation sur le Net dépasse celle que l'humanité a pu accumuler depuis les premiers signes de la vie humaine!

L'homme - celui du Moyen-Age, nous, peu importe - semble avoir des problèmes proportionnés à l'efficacité des moyens de connaître dont il dispose. Nos moyens de connaissance ont progressé : mais la complexité des problèmes qui se posent à nous aussi. Nous prétendons avoir acquis avec la Critique de la Raison Pure, un nouveau droit à la connaissance où le concept (scientifique) se borne aux objets d'expérience possible, et où la possibilité de penser n'est préservée qu'afin de laisser une place à la foi (à condition que cette pensée, tournée vers les idées de Dieu, de l'Ame ou du Monde en prétende pas au titre de connaissance). C'est ainsi que la grand Kant avait accompagné le passage d'une métaphysique de la Nature à une physique (une science) de la Nature.

Plus de deux siècles après sa mort (Kant meurt en 1804), où en sommes-nous? La quantité des connaissances (scientifiques) disponibles n'a-t-elle fait que croître? Pas seulement. L'inflation exponentielle des connaissances disponibles nous a obligé à réviser les rapports traditionnels de la connaissance et de la vérité. La connaissance a conquis tellement de nouveaux territoires, s'est tellement spécialisée, que l'horizon de la vérité qui semblait se rapprocher de l'homme du XIX e siècle, s'éloigne à nouveau devant nous. Nul ne peut plus connaître la connaissance : ou si l'on veut, nos connaissances ne peuvent plus prétendre à la vérité. Elles nous apparaissent plus arbitraires, maçonnées, construites comme des effets de perspectives. D'un discours à l'autre, d'un spécialiste à l'autre (et ils sont devenus si nombreux), tous les discours apparaissent comme des effets de perspectives que l'on peut discuter sans fin, déconstruits à peine publiés, bref : apparaissent comme des efforts de penser, plutôt que comme des succès de la connaissance. Newton était pour Kant un modèle de la connaissance, argumentée, fondée sur un objet d'expérience possible, scientifique, mais Einstein est venu pour nous bousculer Newton et il fut aussitôt remis en question par Heinsenberg... L'idéal de la vérité est devenu une sorte de fantôme... Une histoire juive, rapportée par G. Steiner, dit qu'entre Dieu et le journal du matin, un juif préfèrera le journal du matin, c'est-à-dire l'Histoire. Ne pourrait-on pas dire qu'il en va de même avec la science qui semble préférer les débats radiodiffusés et les colloques à la recherche de la vérité, prenant celle-ci pour celle-là?

Les audaces scientifiques les plus originales font naître sur tout sujet des perspectives nouvelles, stimulantes. Il n'est pas question de les dénigrer, mais simplement de constater que depuis Kant, nos connaissances, de par leur caractère construit et indéfiniment discutable, ressemblent plus que Kant n'aurait pu l'envisager à des pensées qu'à des connaissances, bien que nos connaissances scientifiques continuent de porter sur des objets d'expérience possible. La pensée que Kant oppose à la connaissance a une part d'arbitraire qui lui vient du fait que, coupée de l'expérience, elle peut donner lieu à toutes les perspectives, pour ne pas dire à tous les délires. Aussi les pensées métaphysiques (sur Dieu, l'Ame, le Monde) aboutissent-elles à des antinomies. Mais n'est-ce pas aussi désormais, depuis deux siècles, le problème des connaissances scientifiques? Combien d'antinomies irréductibles traversent aujourd'hui les débats scientifiques (sur la nature et l'existence du vivant, sur la nature du photon onde ou particule, etc.)? La liste à écrire, serait trop longue.

Les perspectives scientifiques - ces pensées - semblent s'élever au-dessus d'un Vide semblable à une puissance indéterminée, une puissance créatrice, génératrice de formes : ce sont des pensées qui semblent flotter dans le vide comme les nuages dans le Ciel. On peut se demander si ce vide n'est pas devenu l'objet d'expérience le plus séduisant, non en tant que nihil ou rien, mais en tant que générateur de forme, principe indéterminé déterminant le cours des pensées humaines, à la fois source et objet de la connaissance quand il s'efforce de devenir conscient de lui-même.

Comments