Paradigmes de la politique

Paradigmes de la politique

Proposons trois conceptions de la politique pour essayer de rendre compte de sa réalité.

1. La politique peut être l'art de prendre et de conserver le pouvoir. Perspective machiavélienne, pragmatique, philocratique : définition de la réal-politique. Relisons Le Prince, parfois considéré comme le premier ouvrage de science politique : Machiavel invite à "faire avec" l'homme tel qu'il est, grand à l'occasion mais capable de bassesse et de violence, pour qui veut mettre en ordre cette violence. La métaphore animale nous dit l'essentiel : Machiavel cite surtout le lion (la force) et le renard (la ruse). Considérant la violence des rapports humains, T. Hobbes dira que "l'homme est un loup pour l'homme". Son ouvrage majeur, Léviathan, est un hommage au dragon biblique - prédateur des prédateurs : métaphore du pouvoir absolu dont la surpuissance est seule capable de contenir la violence des rapports humains et d'obliger les hommes à respecter le contrat passé ensemble.

2. Autre paradigme, économiciste : la politique adossée à la science économique est la gestion rationnelle des richesses matérielles et des ressources humaines. Triomphe du rationalisme économique, de l'utilitarisme : c'est le paradigme rationaliste dont s'est doté le monde moderne, au tournant des 18 e -19 e siècles avec des auteurs comme A. Smith, pour réaliser matériellement son projet cartésien d'une maîtrise technico-scientifique de la nature.

3. Enfin un paradigme fraternitaire : la politique est l'art de mettre en commun des paroles et des actes. La métaphore textile a inspiré Platon : dans le Politique, il compare cet art à celui du tissage. Artisanat dialectique par excellence, le tissage consiste à unir une diversité, à réunir ce qui est épars. Le tout social n'est pas assuré par le seul calcul intéressé : la rationalité s'appuie sur ces affects et un imaginaire collectifs. La civilisation post-moderne en aurait besoin comme d'un indispensable ciment : pour comprendre ce qu'il peut manquer à certaines formes d'organisations politiques qui ne parviennent pas à créer une véritable "communauté", c'est par Hannah Arendt que nous pourrions commencer nos lectures.


Bibliographie

Machiavel, Le Prince, Traduction de V. Périès revue et corrigée par Joël Gayraud et Jérôme Vérain, postface de Joël Gayraud, éditions Mille et une nuits, Paris, 2003.

Arendt H., La nature du totalitarisme, traduction française Michelle-Irène Brudny de Launay, Payot, 1990.

-- La Crise de la culture, traduction française P. Lévy, Gallimard, 1972, 1989 (Between Past and Future : Six Exercices in Political Thought, New York, 1961, augmenté de deux essais en 1968)

-- Condition de l’homme moderne, traduction française G. Fradier, Calmann-Lévy, 1961, 1983, réédité avec une préface de Paul Ricœur – Pocket, 1988, 1992 (The Human Condition, London, Chicago, University of Chicago Press, 1958).

Hobbes T., Léviathan (1651), intro. trad. et notes par F. Tricaud, Paris, Sirey, 1971 ; ou bien : traduction de M. Pécharman sur base de celle de F. Tricaud aux éditions Vrin, « Bibliothèque des Textes Philosophiques ». 560 p.; ou bien traduction Gérard Mairet aux éd. Gallimard, 2000.

Platon, Le Politique, Gallimard, Pléiade, 1985.

Smith A., Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776), Flammarion, 2009.

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