Orientalisation de l'occident

Orientalisation de l'Occident

Si nous allons, sur les ruines de l'ancien, vers un nouveau paradigme de civilisation, le détour par l'Orient est incontournable : notre imaginaire de l'Orient influence notre regard sur le monde, et souvent même nos activités quotidiennes. Médecines traditionnelles chinoise ou ayurvédique, yoga, qi gong, taijiquan, techniques de méditation diverses : Pratiques venues de l’Inde, ou de la Chine pré-maoïste, ces conduites qui sont nouvelles dans les pays industrialisés, semblent s’immiscer dans les vides spirituels laissés par le consumérisme. Que cherchons-nous dans ces angles morts de la science moderne, de la technologie et de l’économie de marché ? Les finalités sont multiples; remarquons leur caractère spirituel : il contient une certaine réserve, voire une critique, à l'endroit du rationalisme moderne, monopolisant et clos. La post-modernité est au contraire ouverte, culturellement polycentrée, polythéiste en matière de valeur.

Comment la Chine Passée a-t-elle pu devenir acclimatables à notre imaginaire occidental? Comment une pensée aussi lointaine peut-elle (et jusqu'où?) s’intégrer à la nôtre jusqu’à croiser avec pertinence les questionnements les plus spécifiques de la philosophie occidentale ? Quelle force de proposition représente-t-elle pour penser la crise de civilisation que nous traversons. Un questionnement concernant l’Inde et le Proche-Orient pourrait venir le compléter : c’est celui que mènent, à leur manière, dans le cadre de leur discipline, les spécialistes de l’Islam, du Yoga, du Bouddhisme, de l'Orthodoxie, etc. Il relativisera beaucoup l’importance que nous donne ici à la culture chinoise. Mon approche est nécessairement partielle ; ce n’est qu’une contribution à la compréhension des phénomènes interculturels qui, marginaux dans le monde ancien, sont devenus essentiels à la modernité et menacent de plonger la post-modernité dans des conflits politiques et militaires majeurs.

Ce détour par l'Orient a donc pour intérêt méthodologique :

1. de diagnostiquer les points de rencontre/de passage d'une culture à l'autre et les angles morts ou les impensés (F. Jullien).

2. d'identifier dans notre imaginaire de l'Orient les principes d'un paradigme naissant de la société post-moderne.

3. de réconcilier la philosophie et la spiritualité/sagesse, la raison et l'imagination symbolique ou l'intuition (G. Durand).

Ainsi : des microphénomènes sociologiques, nombreux, attirent l'attention. Aujourd’hui, il n’est plus de petite ville en France qui n’ait son cours de Taijiquan ou de Qi Gong. Un public croissant se tourne vers le Feng Shui, l’astronomie Chinoise, la divination par le Yi Jing – d’une manière ambiguë et contestable, c'est possible. De nombreux maîtres chinois ou extrême-orientaux de Qi Gong (Mantak Kia est sans doute l’un des plus médiatisés) se rencontrent sur tous les continents. Mais ces extravagances même ne restent-elles pas significatives ? Des études chiffrées montrent qu’une frange sans cesse grandissante de la population française a, en plus de ses médecins généralistes (les seuls remboursés et les seuls habilités à prononcer des arrêts de travail) un « thérapeute » qui pratique l’une de ces nombreuses médecines alternatives – parmi lesquelles la Médecine Traditionnelle Chinoise tient un rang honorable. Les cours de méditation Chan-Zen font florès : des associations délivrent même des cours par correspondance – disons-le sans ironie. La méditation Vipassana de S.N. Goenka, celle de la Pleine Conscience de Tich Nhat Hahn, ou les méthodes tibétaines diverses sont des exemples frappants de succès ; elles jouissent d’une fréquentation et d’une estime qui ne se dément pas, même chez les spécialistes universitaires. Et si l’on remarque qu’il n’est pas jusqu’au Kung-fu qui n’ait conquis Hollywood, de Bruce Lee à Jackie Chan en passant par Yuan Woo Ping, on est en droit de se demander s’il n’en ira pas des rapports de l’Occident à l’Orient et à la Chine en particulier, comme des rapports de la Rome antique avec la Grèce vaincue : après les humiliations répétées de la Chine par les puissances occidentales, entre la guerre de l’Opium (1842) et l’arrivée de Mao Zedong au pouvoir (1949), après une récession économique sans précédent, une Chine ambiguë et insaisissable semble maintenant s’imposer partout dans le monde. Je ne parle pas tant de sa revanche économique (une croissance à deux chiffres depuis plus de 20 ans) que du succès de sa culture – succès presque naturel comme le montrent les exemples cités, et qui va pour ainsi dire de soi. Il y a dans tous ces indices, les prémisses d’une sinisation ou d’une orientalisation des comportements en occident.

Comment prendre la mesure de tous ces comportements nouveaux dont le développement n’en est encore qu’à son stade naissant? Qu'est-ce qui nous assure qu'ils peuvent se lire comme une réponse à la crise que nous subissons, qu'ils vont bien au-delà de la mode d’un exotisme facile (même si cette mode existe aussi), ou d’une vague réponse au besoin de bien-être d'une époque stressée? Les préjugés (même les chercheurs ont les leurs!) qui orientent nos préoccupations, faussent-elles nos conclusions ? Y a-t-il in fine une interprétation des valeurs traditionnelles de l’Orient qui soit en mesure de répondre aux préoccupations politiques et philosophiques de l’Occident ? Une certaine lecture de ces interactions culturelles peut-elle contribuer à nous tirer du nihilisme post-moderne où sombre l’Occident compris comme le refus complaisant ou la démission cynique de chercher à surmonter les appétits animaux de l’humain, limitant l'horizon de son projet de civilisation à la satisfaction rentable de ces appétits, ou bien n'est-ce pas plutôt le bouddhisme qui serait, comme le pensait Nietzsche, "le plus grand danger" qui guette à présent l'Occident?

Certains auteurs ont essayé de faire une histoire de ces interactions culturelles afin d’en interroger le sens. Dans La Rencontre du Bouddhisme et de l’Occident, F. Lenoir montre comment l’Occident est passé d’un intérêt intellectuel pour le bouddhisme à un intérêt plus populaire dont le sens s’est précisé au cours des années 1960. Peu avant la Révolution Culturelle, Jack Kérouac, Harvey Cox, Allen Ginsberg, Robert Bellah décrivent la « nouvelle conscience religieuse et la crise de la modernité ». Ils témoignent de l’élaboration d’une contre-culture cherchant des solutions aux contradictions de la société d’abondance sur fond de critique des institutions cléricales et de leurs pasteurs fonctionnaires, complices de l’utilitarisme et d’un système économique. Harvey Cox écrira en 1978 que « tous les psychologues de notre époque sont peu ou prou des enfants du siècle des Lumières et ont hérité de son mépris condescendant pour la spiritualité, forme de superstition parmi d’autres. L’histoire même de leur discipline les coupe de tout contact avec leur propre tradition religieuse occidentale et lorsque, dans cet état d’aliénation, ils ressentent le besoin de trouver un fondement nouveau à la science de l’âme, c’est d’ordinaire vers l’Orient qu’ils se tournent » (1979). Tout, dans ce mouvement culturel, n’est pas pour réjouir le besoin d’une spiritualité exigeante, tout ne fait l’unanimité. En 1961, Esalen en Californie verra les premiers pas de ce qui deviendra progressivement le New Age, adulé et si contesté, étonnant mélange de spiritualité et de psychologie qui fécondera tout le mouvement du Développement Personnel. Quoiqu’il en soit, avec l’ouverture des frontières américaines grâce aux lois sur l’immigration asiatique de 1965, la taoïsme et la bouddhisme, supportés par tout le courant des pratiques corporelles, énergétiques et des arts martiaux, déferle sur l’Occident le plus moderne.

En Europe, des signes similaires de cette progression étaient perceptibles : en 1936, Félix Guyot introduit en France le Hatha Yoga. 1956 est l’année où La voie du silence du Père Jean Déchanet se vend à 100 000 exemplaires. Eva Ruchpaul publie un autre bestseller en 1966 : Connaissance et technique du Hatha-Yoga. 1967 voit d’ailleurs la naissance de la fédération française de Yoga. La fédération française de Judo passera la barre des 100 000 licenciés en 1969, moins de 100 ans après la fondation de ce sport moderne par J. Kano et son introduction en France en 1889. Le Karaté se développe dans des proportions comparables à la suite d’Henri Plée qui l’introduit en France en 1948, et peut-être grâce à la publicité que lui fait Elvis Presley qui reçoit le grade de 7e dan. L’Aïkido arrive en France en 1951. Plus tard, dans les années 1980, ce sera au tour du Qi GongChinois de venir seconder le Yoga et les arts martiaux qui ont été en Occident le cheval de Troie de la spiritualité extrême orientale et du bouddhisme en particulier.

De nombreux événements médiatisés ont marqué l’imaginaire de ce 20e siècle en cours d’orientalisation : en 1953, Robert Godet part au Tibet en 2 cv. 1964 : Arnaud Desjardins commence une célèbre carrière en filmant les cérémonies tibétaines. Matthieu Ricard fait partie de ceux que ces films ont touché. Parlant des êtres qu’il a rencontré au Tibet, il écrit : « Ils correspondaient à l’idéal du Saint, de l’être parfait, du sage, une catégorie d’êtres qu’apparemment on ne trouvait plus guère en Occident (…) Je ne pouvais rencontrer Socrate, écouter un discours de Platon, m’asseoir aux pieds de Saint François d’Assise ! Tandis que, brusquement, surgissaient des êtres qui semblaient être l’exemple vivant de la sagesse » (1997). Bien avant lui, Alexandra David-Neel avait révélé « le trésor spirituel » du Tibet dans une littérature enthousiasmée. Les tibétains eux-mêmes, depuis leur tragédie politique avec la Chine, avaient encouragé cet engouement nouveau. Pawo Rinpoché parlait d’un rêve : « Je vois le soleil s’obscurcir et une nuit noire, une nuit terrible fondre sur le Tibet. Et, tandis que l’obscurité se fait totale et menaçante sur notre pays, je vois une multitude d’étoiles scintillantes illuminer toute la surface du globe. Peut-être le dharma sera-t-il un jour amené à disparaître du Tibet…mais ce sera pour éclairer le monde entier » (Propos retranscrit par L. Deshayes, 1997).

Le Bouddhisme tibétain en effet se répandait en Occident dans les années 1970, en même temps d’ailleurs qu’un autre courant bouddhiste : le zen. D.T. Suzuki, puis Suzuki Roshi (en Europe entre 1959 et 1971) et Taisen Deshimaru (entre 1968 et 1982) répandait leur enseignement sur le zen. Le premier dojo Zen s’installe rue Pernéty à Paris et 1979 voit la création de l’association Zen Internationale. « Si vous pratiquez zazen, même sans temple, c’est le vrai zen, même si vous n’êtes pas moine, même si vous vous trouvez dans une prison. Zazen, c’est la respiration juste, l’état d’esprit juste, la posture juste » (1984).

G. Ohsawa exporte la macrobiotique. Bientôt Chogyam Trungpa propagera le mythe du Kâlachakra et rebaptisera son enseignement promis au succès sous le titre de Shambala. Tich Nhat Hahn crée sa propre école en 1965 et fonde le Village des Pruniers en 1982. Tout un courant de bouddhistes chrétiens s’est discrètement fait une place depuis Hugo Lassalle, un jésuite qui s’intéresse au bouddhisme en 1929 et meurt en 1990. Dans la même veine ; K.G. Durkheim qui découvrait le zen en 1921 transmet sa thérapie initiatique jusqu’en 1988. « L’assise en silence dans posture zazen est un exercice initiatique qui favorise l’union intérieure avec l’être essentiel » (1982). Il se pose dans la Forêt Noire ; dans la Drôme, J. Castermane transmet son enseignement.

Tous ces enseignements séduisent par leur aspect dépouillé, aconfessionnel, dans l’esprit d’une spiritualité laïque. Mais d’autres bouddhismes séduisent justement par leur dimension religieuse et dévotionnelle. Le bouddhisme Théravada connaît une expansion moins rapide. Dans la tradition Vipassana, il se fait connaître par Ajahn Chah, qui avait été ordonné moine en 1939, en Thaïlande et par U Ba Khin, un moine de Rangoon (Birmanie) qui essaime en Europe à travers la personnalité de S.N. Goenka. V.R. Dhiravamsa transmet le bouddhisme Vipassana en Angleterre et aux Etats-Unis.

Qu’est devenu le bouddhisme ? Une forme de « matérialisme spirituel » pour des adeptes qui veulent se soulager de leur stress ? Un repli traditionaliste frileux contre les audaces novatrices de la modernité ? La voie d’une authentique sagesse capable de féconder l’avenir ? En 1989, avec la mort du plus grand des moines de la première génération de la diaspora tibétaine, Kalou Rinpoché, et l’effondrement du Mur de Berlin, c’est la fin d’une époque. Le Dalaï Lama reçoit le Prix Nobel et Marx est finalement pris à contre-pied. Dans un monde instable, le bouddhisme propose une sagesse de l’impermanence et qui plus est, répondant à notre défiance à l’égard de toutes les institutions (spécialement lorsqu’elles sont religieuses), le Dalaï Lama présente le Bouddhisme comme une « spiritualité laïque », prônant une « révolution intérieure », spirituelle, et non politique (1999). Il vient à la rencontre des scientifiques (Francisco Varela, CNRS Paris, notamment) avec lesquels il entre en dialogue. Edgar Morin appelle de ses vœux une « nouvelle religion (…) de fraternité », « pour sauver la planète » (1993). Hans Jonas et Paul Ricoeur sollicitent une « responsabilité universelle », et les réflexions d’une tradition protestante de prière chrétienne viennent croiser l’appel bouddhiste à la méditation, recommandant également de « s’abstenir d’agir » (Le temps de la responsabilité. Entretiens sur l'éthique, 1991). Tous ces thèmes trouvent un écho dans le bouddhisme et peuvent expliquer la conjonction du bouddhisme et de l’Occident. « L’Occident s’est fait en refoulant son propre Orient », disait E. Morin (1985). Cet Occident serait-il en train de s’amender ?

Pour le définir brièvement, cet Orient renvoie à quatre caratéristiques :

1. Un travail de la raison qui reste orientée vers la sagesse (préoccupation à laquelle les philosophes modernes ont tourné le dos) ;

2. le sens du rapport à l’autre, de la fraternité; une vocation morale de la responsabilité ;

3. le sens du corps et de la sensation comme voie spirituelle, du travail psychophysiologique des énergies ;

4. le sens du non-agir, de la patience, de l’immobilité.

5. Enfin et surtout, un sens des interrelations, des interdépendances (voir également les relations sociales chez Confucius, ou les théories taoïstes du Yi-Yang, des Cinq Eléments, etc.). Cette pensée des interrelations n’est-elle pas précisément au cœur-même de notre concept d’écologie ?

De son côté, la Chine a très tôt perçu ce phénomène, et a tenté, à ce jour sans succès, d'en récupérer le bénéfice afin de prendre un leadership culturel et scientifique sur les nations hautement industrialisées avec lesquelles elle est aujourd'hui ouvertement en compétition. Cette tentative de putsch s'est faite autour d'une pratique très répandue en Occident mais dont les Occidentaux ne mesurent pas encore toute la signification : le Qi gong. Voir l'article : [1]

Bibliographie

Cox H., L'appel de l'Orient, trad. de l'américain par Marie- France de Paloméra, Paris, Editions du Seuil, 1979.

Dalaï-Lama, Sagesse Ancienne, Monde Moderne, Paris, Fayard, 1999.

Déchanet J., La voie du silence. expérience d'un moine, Paris, Desclée de Brouwer, 1956.

Deshayes L., Histoire du Tibet (1997), Paris, Fayard, réed. 1999.

Deshimaru T., Questions à un Maître Zen (1984), Albin Michel, Spiritualités vivantes, 1990.

Durkheim K.G., Méditer, pourquoi et comment ? (1982), Courrier du livre, 1988.

Lenoir F., La rencontre du bouddhisme et de l'Occident, Albin Michel, Spiritualités vivantes, 1999.

-- Le temps de la responsabilité. Entretiens sur l'éthique, Fayard, 1991.

Morin E., L’Orient, notre refoulé, Autrement, 1985.

-- Terre-Patrie, Paris, Seuil, 1993.

Ricard M., Le Moine et le Philosophe. Le bouddhisme aujourd'hui, Paris Nil éditions, 1997.

Ruchpaul E., Connaissance et technique du Hatha-Yoga, Denoël, 1965.

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