Inagir (taoïsme)


La réflexion de nombreux sages revient souvent sur le thème du "ne rien faire". Wu Wei, disaient les Taoïstes; Platon n'allait pas à l'Agora; Epicure cultivait l'amitié dans son Jardin... Mais la forme hyperbolique de ce "ne rien faire" ne doit pas nous tromper : dite par des sages qui ont consacré leur vie à une discipline de l'attention, elle nous invite à nous tenir également éloignés de la paresse négligente et du "laissez faire" libéral, c'est-à-dire éloignés d'une paresse irresponsable qui en faisant le jeu du "laissez-faire" libéral reviendrait à vendre le monde aux marchands. Il en va du non-agir, que j'appellerais plutôt "inagir", comme de la non-violence de Gandhi dont chacun sait aujourd'hui qu'elle ne consiste pas à fuir la violence mais à choisir de l'affronter (voire de la provoquer) sans y répondre sur un registre équivalent. De même, l'inagir auquel conduit une pratique intensive des technique de l'attention n'est pas pure et simple passivité, mais une tranquillité et une simplicité, et en ce sens, il est la forme suprême de l'action efficiente.

Dans une société plus consciente, une foule d'activités polluantes seraient sinon impossibles, du moins atténuées. Le non-agir (paix intérieure, tranquillité, etc., selon les mots que ces sages emploient pour la nommer) est sélectif, et il est donc hautement positif. Parce qu'il sait dire "non", il sait dire "oui" à la vie, et cherche à promouvoir un état d'attention qui célèbre le monde.

Lorsqu’ils reviennent de ses expériences limites où leur conscience sourit même à l’anéantissement d’eux-mêmes et du tout, les sages ne croient jamais avoir à faire autre chose qu’à veiller sur cet intérêt supérieur au nom de ce qu’ils appellent diversement : amour christique, compassion bouddhique, sens confucéen de l’humain, etc. et que j'appelle, laïquement et pour éviter toute emphase : simplicité. (Voir l'article Simplicité). On pourrait gloser longuement les nuances qui différencient ces notions d’une tradition à l’autre. Jacques Le Brun s’y essaie par exemple, pour ce qu'il connaît, dans Le Pur Amour de Platon à Lacan (2002). Mais c’est un travail presqu’infini, sur un sujet inépuisable. Notre propos, plus modestement, est d’indiquer que la fréquentation des états de conscience modifiés et purifiés qui affranchissent le sage de la tyrannie de l’ego et de la crainte de la mort, ne conduisent pas à l’anomie, mais le remplissent au contraire d’une disponibilité et d’un désir de servir. Passiveté plutôt que passivité, dirait Fénelon. A l'indifférence irresponsable et au mépris cynique, le sage ne répond pas par une générosité militante et finalement moralisatrice (qu’on me permette de résumer par ce mot). Ni indifférence, ni militantisme. C’est autre chose. L'amour ne peut devenir, sans tomber dans le ridicule et la contradiction psychologique, sans se solidifier, l'objectif d'une politique de masse et c'est d'ailleurs la raison pour laquelle les textes taoïstes du Laozi et du Zhuangzi dénigrent l'amour (en ch. ai ou ren) et la morale bienveillante de Confucius, lui préférant l'idéal d'une simplicité (en ch. su ou bien pu) qui renvoie à l'état de ce qui n'a pas été modifié par un projet humain.

Le voisinage de la mort dans lequel se tient le méditant l’invite plutôt à penser, comme le dit M. Yourcenar le fait dire à Hadrien, que servir est, de tout ce que nous pouvons faire au cours de cette vie humaine, ce qui lui semble le moins vain. Et c'est à cela qu'il s'essaie, dans la discrétion des gestes les plus quotidiens, loin des grands slogans de la philosophie ou de la politique. L'écosophie -abusivement réduite à l'écologie politique - est une science du regard attentif, une euchologie. "Attentif" veut dire : "qui attend" - dans une attente qui tient autant de la vigilance que de la célébration. L'écosophie est donc en son fonds, euchologie ou euchosophie, sagesse ou science de la prière attentive. L'attention est, si l'on veut, une prière naturelle (Malebranche), mais une prière sans adhésion confessionnelle, et qui ne solidifie pas Dieu : une prière de la simplicité, une prière dans la simplicité, qui ne demande rien, qui se contente d'être, simplement.

Bibliographie

Fénelon, Explication des Maximes des Saints, Gallimard, Pléiade, 1997.

Le Brun J., Le Pur Amour de Platon à Lacan, Paris, Seuil, 2002.

Yourcenar M., Mémoire d'Hadrien, Gallimard, 1974.

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