Misère, pauvreté, puissance et pouvoir

Misère, Pauvreté, puissance et pouvoir

La misère n'est pas le superlatif de la pauvreté, ne désigne pas seulement l’indigence extrême de ces franges de l’humanité qui n'ont pas accès à l’eau potable, soit un quart de l'humanité. La pauvreté est le manque du superflu; la misère est le manque du nécessaire.

En vertu de cette définition, Majid Rahnema (prix Nobel d'Economie 2001) nous alerte sur la responsabilité des institutions internationales dans le développement de la misère mondiale qui a chassé la pauvreté.

La misère n’est pas la vie simple et frugale, ni même la pauvreté qui peut être choisie et assumée, partagée et créatrice de liens humains. Ce qui fait la misère de l’indigence, c’est qu’elle est subie, et violente parce qu'elle met en cause l'existence elle-même. Ce qui la rend intolérable, c’est qu’elle est imposée, savamment organisée et entretenue. Les célèbres travaux de Tobin (Prix Nobel d’Economie, 1981) montrent que les grandes institutions mondiales ont les moyens techniques et financiers de résorber la misère mais que la volonté politique, au service des pouvoirs financiers, ne soutient pas cet objectif humaniste, lui préférant le spectacle suffisant de quelques actions humanitaires occasionnelles, au motif qu'il n'y aurait pas d'autre alternative que le libéralisme (TINA). La Misère pose le problème de tous les pouvoirs, de toutes les formes d’organisation économico-politiques qui ont un intérêt à nuire, qui se nourrissent de la puissance dont elles privent les autres.

Le pouvoir joue des passions tristes, diminue les êtres et le monde ; cela n’augmente jamais sa puissance. Le pouvoir est la capacité de contraindre et de nuire, d'opérer des soustractions, de séparer l'autre de ce qu'il peut ; mais la puissance est la force d’exister. Quand un individu, une entreprise ou une institution ne peuvent se maintenir dans l’existence qu’au détriment d’autrui ou de leur environnement, ils manifestent bien un pouvoir, mais ils n’expriment pas un degré de puissance élevé : "excès de pouvoir (...) qui est avant tout pouvoir de destruction", dira ailleurs J.P. Dupuy (p.18). La recherche et l’exercice du pouvoir est une méprise et un malentendu sur la puissance : mais c’est le seul effort dont les faibles sont capables pour durer, faute de savoir ce qui peut réellement accroître leur puissance.

Au lieu de nuire, la puissance, ayant l'intelligence des rapports, exploite la synergie des convenances : elle suppose toujours des biens qui peuvent se partager, des biens d’autant plus profitables qu’ils se partagent. Le comprendre affranchit de toute avidité. Majid Rahnema explique que, partout dans le monde, ce sont les pauvres qui ont le mieux compris la misère et fournit les meilleurs moyens de lutter contre elle, en inventant des relations économiques et écologiques qui ont toujours été humanisantes. La Banque Mondiale et le FMI font plutôt perdurer le modèle du prolétaire, de l'homme déraciné, force de travail anonyme dont la valeur humaine est inversement proportionnelle à la valeur marchande des produits qui envahissent notre monde.

Depuis Machiavel, la politique, séparée de l'éthique, est devenue conquête et conservation du pouvoir ; l'éthique, qui est recherche de la puissance, n’en est plus la fin, mais un simple moyen. Il n’est pas efficace d’être vertueux ; il est plus rusé de le paraître. Aussi en sommes-nous là : par choix politique (celui des nations industrialisées qui dumpent leur industrie agricole et ruinent les paysans du Sud), toutes les cinq ou six secondes, un enfant meurt de faim dans les pays du Sud. Triste pouvoir que celui des grandes Puissances (qui ne sont puissance que par homonymie), la véritable puissance étant inséparable du souci de développer l'humanité de l'humain! Chez M. Rahnema, les références à Spinoza ne sont donc pas simplement des faire-valoir.

Bibliographie

Dupuy J.-P., Pour un catastrophisme éclairé, Seuil, Points Essais, 2002.

Majid Rahnema, Quand la Misère chasse la Pauvreté, éd. Fayard, Revue Quart Monde, n° 192

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