Mesurer la crise

Mesurer la crise

"Comment mesurer la nouveauté d'un événement? Elle est proportionnelle à la longueur de l'ère précédente que cet événement clôt", écrit M. Serres (2009, p.12).

Temps des Crises liste six items remarquables pour illustrer sa réflexion :

1. l'agriculture : nous sommes passés d'une agriculture qui mobilisait encore 50 % de nos populations au début du XX e siècle; 2% suffisent aujourd'hui. Nous vivons la fin du néolithique, c'est-à-dire d'une période qui a commencé il y a environ 9 000 ans au proche-orient. (Pour les préhistoriens, cette période se clôt plutôt au cours du 4 e millénaire). Serions-nous entré dans l'ère des civilisations urbaines?

2. transports : la civilisation néolithique était sédentaire. Selon certaines études (que M. Serres ne cite pas), "la mobilité des personnes a cru mille fois entre 1800 et aujourd'hui". De même pour la mobilité des fruits et des légumes, des animaux sauvages ou domestiqués, des marchandises...

3. santé : nous vivions dans un monde où la maladie et la souffrance, "inévitables compagnes de toute la vie" (p.16) étaient quotidiennes, ou l'espérance de vie était réduite. La santé est devenue la norme et nous quittons cette civilisation de la peine. "Le pathologique était normal, au moins par sa fréquence; par la suite, la santé devint la norme" (p.17).

4. démographie : explosion due à la chute de la mortalité infantile. La croissance démographique atteint un pic de 2% en 1968-69 - pic jamais atteint depuis les débuts de l'homo sapiens. Elle décroît depuis.

5. Connexions : "le connectif remplace le collectif" (p.20). L'informatique et l'internet bouleversent notre rapport au savoir : la collection, le stockage, le traitement et l'échange des informations modifient notre rapport aux autres, au pouvoir, à la politique, à la science, à l'éducation, au droit, à la morale, à la spiritualité... Ici, M. Serres nous alerte sur l'importance qu'à toujours eu, dans les changements de civilisation le rapport entre support et message. Ainsi il y a 3000 ans quand nous sommes passés des civilisations orales à l'invention de l'écrit; ou encore au XV e-XVI e siècles quand l'imprimerie s'est répandue; l'informatique produit probablement une révolution équivalente qui modifie notre rapport au temps (invention de la vitesse), à l'espace (réorganisation topologique/reterritorialisation), au commerce (e-commerce), aux savoirs partagés, à la politique, à la religion...

6. Conflit : la Deuxième Guerre mondiale serait "le premier conflit où, selon les experts, les humains réussirent à tuer plus de leurs semblables que ne le firent les microbes et les bactéries qui se rencontraient au cours et à l'occasion des précédents affrontements. La raison, la science et la technologie dépassèrent là, pour la première fois, les lois mortelles de la vie"(p.22). Par ailleurs, fait nouveau, l'hyperpuissance occidentale (EU-Angleterre) découvre paradoxalement son impuissance face à l'un des adversaires les plus faibles de la planète.

Aussi M. Serres veut-il parler de "crise globale"(p.24) - où E. Morin parle de "crise systémique", toujours pour signaler qu'il ne s'agit pas d'une simple addition de dysfonctionnements. Cette crise est l'une des étapes du processus historique et culturel d'hominescence (concept symétrique au concept biologique d'hominisation) - processus par lequel l'animal humain devient peu à peu l'homme qu'il est, ou qu'il a à être.

Bibliographie

M. Serres, Temps des Crises, Le Pommier, 2009.

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