Malaise dans la civilisation

Malaise dans la civilisation

Etat de crise, décoloration affective et spirituelle de notre rapport au monde : ce sont probablement les conséquences d’un désenchantement du monde amorcé par Descartes. « Dieu est mort », confirmait Nietzsche. Jefferson croyait encore, dans la fin de son XVIII°, que la science balaierait la souffrance de la surface de la terre. De Descartes aux philosophes des Lumières, nous avions cru que la science, soutenant le progrès des techniques, parviendrait à domestiquer la Nature, à reconstruire un monde docile, soumis à nos aspirations de confort, où les machines mettraient un terme définitif à la peine des hommes, où la chimie nous délivrerait des maladies. Certains ont même cru que nous serions guéris de mourir.

L’histoire du XX e siècle l’a amèrement montré : l’ouverture des possibles clamée par le XIX e siècle s’est traduite par une vague d’idéologies meurtrières. On a beau s'attarder encore sur les institutions religieuses qui avaient commandé les Croisades et depuis la fin du XIIIe siècle avaient créé l'Inquisition : malgré les névroses regrettables de l'histoire, aucune barbarie ne pouvait durablement contaminer la spiritualité chrétienne. Cadre discutable, elle n'en avait pas moins donné une structure viable à la société médiévale. Ce ne fut plus le cas lorsque Dostoïevsky constatait que, désormais, « tout est permis ». Cette formule, aussi fascinante qu'inquiétante, a donné lieu à de nombreuses méditations de Nietzsche sur la "Mort de Dieu" - et de tristes prophéties que le Nazisme a réalisées dans un cauchemar où le soutien du Vatican, non négligeable, comptait bien moins que celui de la science et des techniques. Ce n'étaient plus les Inquisiteurs qui organisaient la Shoah, mais des médecins, des chimistes, des ingénieurs ; et leur outillage savant : gaz, chemins de fer, bref, non pas la Religion, mais la Technoscience, avec son administration rationnelle, sans conscience, instrumentalisée.

Pense-t-on au libéralisme, au néolibéralisme,  ? Le rêve de « civilisation » porté par la science a tourné au cauchemar : dès les XVIII et XIX e siècles, il a justifié le colonialisme et justifie encore aujourd’hui des formes diverses d’impérialisme, ses discours et ses pratiques militaires (pensons au SMI - système militaro-industriel qui soutient le néolibéralisme). Déjà à leurs débuts, les discours triomphant de Jefferson résonnaient sur fond de génocide indien, au rythme de la Traite des Noirs. « Dieu est mort » : on a cru y voir un heureux événement, laissant la place libre aux avancées de la science, aux triomphes de la Démocratie. Aujourd’hui, pour nous, désabusés et amers, l’idéologie du Progrès n’a peut-être été qu’un mythe ambigu et trompeur.

Ce que j’appelle ici « idéologies » - provisoirement, faute de terme plus approprié - , ce sont des systèmes de valeurs susceptibles d’emporter une adhésion massive, de remplir une fonction légitimante, capables de souder des groupes humains. Ces « idéologies », G. Steiner les appelle des « mythologies », des « métareligions » ou des « antithéologies ». Il leur attribue la fonction de dresser « un tableau complet de l’homme dans le monde » (Nostalgie de l’Absolu, 10/18, p.9) ; elles proposent une analyse totale de la condition humaine. Il en donne des exemples : freudisme, marxisme. Mais ces théologies de substitution, dit-il, ne semblent pas résister. Le déclin des institutions religieuses et à la fin de la métaphysique ont des causes diverses : l’essor du rationalisme scientifique et techniciste de la Renaissance, le rationalisme des Lumières, le progrès de la Technique et le darwinisme ; peut-être aussi une laïcisation des institutions politiques et la rationalisation des instruments du pouvoir (informatique, médias, économie politique…) au profit d’un pragmatisme cynique, avide de profits. G. Steiner parle avec éloquence de « dessèchement » et d’un « vide immense » (Ibid., p.8), et d'une "mélancolie"...

Bibliographie

G. Steiner, Nostalgie de l'Absolu, 10/18, 2003.

-- Dans le Chateau de Barbe-Bleue, Poche, 1986.

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