Laïcisme

Laïcisme ou laïcité de combat

Le laïcisme est, au regard de l'irénisme, un gauchissement des valeurs laïques qui se caractérise par certains traits : il s'adosse à la revendication de valeurs abstraites qu'il brandit en universaux (ex : le libéralisme des Lumières), autour desquelles il dogmatise parfois une identité nationale/culturelle figée (essentialisme). C. Kintzler, commentant Condorcet (1984), y voit même le fondement identitaire de l'Ecole Républicaine, agitant le spectre du risque communautariste. S'agrippant souvent à la loi de 1905, ce laïcisme (tel qu'on peut le voir chez H. Pena-Ruiz, 2003) a des accents intemporels, et malgré son caractère savant, est peu sensible à la différence des contextes historiques et sociologiques.

Selon ce laïcisme, en France, les populations issues de l'immigration africaine devraient admettre des valeurs qui sont contraires à leur culture maternelle (ou accentuées différemment dans leur culture maternelle). Autre exemple : la liberté, telle qu'elle est appréhendée par H. Pena-Ruiz, a des accents libéraux (indépendance/individualisme), auxquels adhère tout héritier des Lumières, mais qui ne peut être perçue de l'extérieur que comme une universalisation abusive. Ainsi, nous ne nions pas que l'Islam soit capable de comprendre raisonnablement la liberté républicaine, mais dans l'Islam, la soumission a Dieu est plus fondamentale que cette conception de la liberté. Nous ne nions pas non plus que le laïcisme puisse, via sa Raison, avoir un accès à l'absolu, mais n'est-il pas exagéré d'absolutiser son accès à l'absolu? (Voir l'article "Perspectivisme"[1]). Une telle absolutisation ne tombe-t-elle pas à son tour sous l'accusation de dogmatisme?

Ce dogmatisme n'a-t-il pas des effets pervers ? Ne revient-il pas à dénigrer les cultures étrangères, réduites à des sous-cultures vis-à-vis desquelles on devrait appliquer finalement une attitude relativiste (selon H. Pena-Ruiz, 2003, p.231)? Leurs valeurs se réduiraient à des productions culturelles immatures parce que non rationnelles et produites dans des conditions historiques déterminées (ainsi du "voile" islamique symbolisant universellement pour les Stasiens une insupportable infériorisation de la femme) . Ce dénigrement, loin d'inviter à un approfondissement moral, ne stigmatise-t-il pas les différences, ne génère-t-il pas des résistances, des conflits, et ne menace-t-il pas le lien social?

Ce laïcisme, sous couvert de dialogue culturel, ne défend-il pas un modèle assimilationiste? Alors que la laïcité était un instrument de critique du pouvoir (du pouvoir religieux s'entend quand et là où il prétendait exercer le pouvoir temporel), ce laïcisme institutionnel (parfois savant) n'est-il pas devenu un nouvel instrument de pouvoir (raison pour laquelle, peut-être, on parle communément à son sujet d'une "laicité de combat")? Cela n'est-il pas vrai aussi de certains discours savants (ex: H. Pena-Ruiz) qui soutiennent que seul un universalisme a-religieux permettrait de faire vivre ensemble les particularismes religieux, supposés "aliénants" (H. Pena-Ruiz, 2003, p.231) et incapables de s'épargner mutuellement la violence (H. Pena-Ruiz, 2003, p.226))? Cela n'est-il pas vrai enfin (mais en finira-t-on?) de cette "islamophobie savante" qui s'est exprimée dans et autour de l'ouvrage de Sylvain Gougenheim sur Aristote au Mont Saint Michel?

L'attitude qui consiste à imposer à nos concitoyens des valeurs qu'ils ne peuvent que refuser n'est-elle pas finalement une stratégie habile qui risque surtout de permettre de stigmatiser leur refus? Il conviendrait de nous interroger sur ces nouvelles formes d'impérialisme moral (dont les nombreux dérapages verbaux de secrétaires d'état ou préfets, lors du débat 2010 sur "l'identité nationale" ont donné, en France, une triste illustration). Ce laïcisme ne relève-t-il pas d'une compréhension conservatrice de l'identité, inadaptée en terme de reliance sociale (puisqu'elle stigmatise, voire exclut ceux-là mêmes qui sont pourtant, de fait, nos concitoyens)?

Voici donc quelques traits qui semblent caractériser le laïcisme : universalisme abstrait quant aux valeurs endogènes, relativisme quant aux valeurs exogènes, dogmatisation et essentialisme, dénigrement/stigmatisation des différences, attitude polémique de type assimilationiste, effet dissolvant sur le lien social.

Sous le terme de laïcité (vs. laïcisme), il convient de penser également l'irénisme, dont Gandhi, par ses écrits et sa pratique, a pu poser les fondements. Il nous semble que cette laïcité, qui veut une société pluriconfessionnelle et pacifique au lien social resserré, n'est fondée sur aucun principe rationnel universel surplombant (car en existe-t-il?) mais sur le seul désir de vivre ensemble et de partager nos différences. Non pour que des immigrés deviennent (enfin?) français (car qu'est-ce qu'être français?), mais pour que chacun, par l'approfondissement des valeurs qui sont les siennes, devienne meilleur pour lui-même et pour les autres. A l'universalisme abstrait de la laïcité moderne (i.e. du laïcisme), l'irénisme de la laïcité post-moderne oppose un principe de serviabilité, convivialité, ou fraternité. Voir [2]

Bibliographie

Gougenheim S., Aristote au Mont Saint Michel, Les racines grecques de l'Europe Chrétienne, Paris, Seuil, 2008.

Kintzler C., Condorcet : l'instruction publique et la formation du citoyen, Gallimard, Folio Essais, 1984.

Pena-Ruiz H., La Laïcité, Flammarion, GF, Corpus, 2003.

-- Qu'est-ce que la laïcité?, Gallimard, Folio Actuel, 2003.

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