La philosophie comme voie spirituelle

La philosophie comme voie spirituelle

Aujourd’hui, dans l’éventail des discours et des pratiques qui peuvent prétendre répondre au besoin de spiritualité, la philosophie semble absente. C’est qu’elle a pris un nouveau tour : elle est largement devenue une pratique universitaire depuis le XIIe siècle, institution, affaire de spécialistes et de professionnels rémunérés pour examiner des significations. Après que la tradition des exercices spirituels ait migré, au cours du premier millénaire, vers les monastères, la philosophie s'est réduite dans les universités à une discipline intellectuelle. Accident de l'histoire?

La philosophie a d’abord été et est toujours une voie spirituelle : de Pythagore à P. Hadot, en passant par Socrate ou Spinoza, elle véhicule cette dimension d’esprit, irréductible à une technique intellectuelle abstraite. Mais c’est une voie spirituelle particulière, qui ne peut pas faire l’économie de la raison, d’un travail du discours, d’un effort de clarification notionnelle. La clarté théorique qui consiste à savoir ce qu’on dit, à tenter de formuler des définitions précises, à élucider les problèmes, à articuler des arguments, lui est essentielle mais ne doit être comprise que comme l’un des nombreux exercices que les philosophes, surtout ceux de l’Antiquité, proposaient à tous ceux qui voulaient devenir philosophes membres d’une école. Les prières rituelles (le sacrifice d’un coq à Esculape, à la mort de Socrate), les épreuves morales (visant l'enkrateia chez les Stoïciens), la discipline physique et les exercices de purification (par exemple les veilles et les jeûnes) ont longtemps fait partie de la philosophie comme voie spirituelle, comprise comme un effort pour former l’homme total, corps et esprit, dans sa dimension rationnelle aussi bien que suprarationnelle, dans sa pensée logique comme dans la maîtrise de son registre émotionnel et de son rapport à la Présence. Dans cette perspective, l’exercice de la raison n’est pas opposé aux voies méditatives ou aux ascèses psychophysiques des traditions orientales (yoga, yangsheng, etc.). Au contraire, il en est solidaire car on va son chemin avec tout son être : corps, esprit et raison. La philosophie est dans l’héritage occidental, une voie spirituelle à réhabiliter, ainsi que l'a pressenti M. Foucault, et comme l’a développé longuement P. Hadot.

Voie spirituelle, la philosophie l'est aussi dans ses traditions philosophales, ou symbolistes. La philosophie universitaire a largement tendu à réduire la philosophie au philosophique (philologique), évacuant de ses programmes officiels tout le champ de l'ésotérisme condamné comme irrationnel. Pourtant avec certains auteurs, tels Gilbert Durand ou Antoine Faivre (EPHE), des modes de rationalité alternatives retrouvent un semblant de crédibilité, réhabilitant le sens des traditions philosophales. Après ses longues analyses de l'Alchimie en Sorbonne, Françoise Bonardel, y étudia aussi le bouddhisme.

En un sens très profond mais trop peu exploré, la philosophie est très proche des voies spirituelles orientales, bien que dans la polémique des sinologues français (François Jullien vs. Anne Cheng), l'adjonction du terme "philosophie" aux sagesses orientales soit encore contesté. Le fonds de ces Sagesses n'est pourtant pas étranger à l'Occident : Pascal ne disait-il pas que « tout le malheur de l’homme est de ne pas savoir rester immobile dans une chambre »? La maîtrise de l’immobilité, de la veille ne caractérise-t-elle déjà le Socrate qu'Alcibiade nous peint dans le Banquet de Platon? Celle du souffle conduit par la pensée ne se trouve-t-elle pas aussi chez Marc Aurèle? Debout ou couché, l’aptitude à l’immobilité prolongée est l’un des fondements majeurs du développement spirituel. La longue immobilité du penseur dans ses lectures, ses exercices d’écriture, ses méditations ou ses prières est pour la philosophie, le fondement d'un développement harmonieux de la raison et de l'intuition.

Bibliographie

Bonardel F., Bouddhisme et Philosophie : en quête d'une sagesse commune, Paris, Harmattan, 2008.

Durand G., L'imagination symbolique, PUF Quadrige, 1964.

Faivre A., L'ésotérisme, Paris, PUF, « Que sais-je ? », 2007, quatrième édition, revue et corrigée, 2003.

Hadot P., Qu'est-ce que la philosophie antique?, Paris, Gallimard, 1995.

-- La Philosophie comme manière de vivre, Paris, Albin Michel, 2002.

-- Exercices spirituels et philosophie antique, nouvelle éd. Paris, Albin Michel, 2002.

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