L'humanité du don

L'humanité du don

Que subsiste-t-il du don générateur de lien social dans la société mondiale contemporaine? Mauss voyait dans le don le « roc » de la morale éternelle, la matrice première des sociétés proprement politiques : l'échange de biens créent du lien. Le don est l'opérateur général de la société, « un fait social total », pour reprendre son expression, embrassant toutes les dimensions de la vie sociale. Il nous ferait basculer de la guerre à la paix et de la division à l'unité, partant d'une conscience de la solidarité des existences.

Par don, il ne faut pas entendre : le geste individuel de générosité sans contrepartie, mais : la pratique publique d'échanges réciproques de cadeaux – geste universel déjà mentionné par Homère, dans les Védas ou la Bible. Il s'agit d'une pratique de rivalité courtoise, connue sous le nom de Potlach dans les tribus Tinglit et Haïda du nord-ouest américain. Ce n'est pas le don-générosité qui est en crise, comme le montre le succès du charity-business. Il est même plutôt à parier que cette forme du don, i.e. l'humanitarisme, se développe en proportion des preuves d'impuissance que donnent nos institutions en perte de légitimité (ONU, FMI) : mais cet humanitarisme n'est pas créateur de lien social, il ne fait que panser les blessures du lien social abusivement réduit à sa matrice économique, aux échanges économiques. Réduit à un spectacle (Téléthon, etc.), il ne développe plus en nous la conscience de ce qui unit toutes les existences sous la diversité apparente des conditions sociales.

Le système de prestations totales qu'analyse Mauss est bien plus qu'un système de solidarité sociale, c'est la matrice des sociétés parce qu'il scelle l'alliance entre les sujets, fait passer de la guerre à la paix, produit la reconnaissance des sujets sociaux les uns par rapports aux autres.

Alain Caillé propose de distinguer deux formes de socialité, ou disons, de solidarité : la socialité ou solidarité primaire (celle de la famille, des amis, des associations) désigne la forme des échanges d'un univers régi par la triple obligation donner-rendre-recevoir. La socialité ou solidarité secondaire (celle du marché, des administrations, de la science) met en avant l'efficacité fonctionnelle, l'utilité impersonnelle : elle est faite de règlements formels abstraits, motivée par une exigence de productivité. Ces deux formes de socialité/solidarité, plus complémentaires qu'opposées, s'interpénètrent (y compris dans le monde des entreprises où rien ne va plus lorsqu'on ne parvient plus à y mobiliser les sentiments de loyauté, générosité, dévouement).

Le paradigme du don n'est pas un grandiose système de vérités, mais permet de remettre en question le fondement des sociétés modernes rationalisées, qui, sur la base des théories économicistes, ont voulu réduire la socialité/solidarité première à la portion congrue. Une famille dépérit dès que la dimension utilitariste des échanges fait oublier les motivations supra-utilitaristes de ses membres, mais il en va de même dans le monde du travail quand l'importance accordée aux fonctions (remplies par des individus interchangeables) finit par éclipser la reconnaissance due aux personnes, quand nous ne reconnaissons plus, par-delà la diversité apparente de nos conditions sociales ou matérielles d'existence, le fond commun indifférencié de vie qui nous unit (principe de solidarité métaphysique).

Nous n'avons pas le choix de négliger le don et la solidarité métaphysique qui le fonde. Ou plutôt disons : si nous faisons le choix de laisser les calculs de rationalité de socialité secondaire absorber quasi-complètement la spontanéité de la socialité primaire, nous le faisons au prix d'un risque immense - dont le rationalisme du IIIe Reich a montré la portée : celui d'une déshumanisation monstrueuse. Au fond, dès que la triple obligation donner-recevoir-rendre est bafouée, elle se renverse dans la logique délétère du prendre-refuser-garder : nous passons d'une logique du conflit courtois à celle du conflit violent. Nous passons de la confiance à la défiance : du paradigme du don, nous tombons dans le dilemme du prisonnier - calcul fatal à la possibilité même du lien social qui sans être irrationnel, repose sur une décision non-rationnelle : le pari de la confiance. Le prisonnier paranoïaque, entendez : l'homo economicus craignant d'être trahi ou lésé dans le grand supermarché de la surabondance, est l'auteur d'une prophétie auto-réalisée : parce qu'il n'y croit pas, la société dont il doute ne peut se réaliser. Ce rationalisme déraisonnable dissout toute société possible. Une société politique ne peut exister que par une décision première, inconditionnelle et risquée; elle se renforce par une surenchère d'alliance. Elle est plus qu'un agrégat d'intérêts : elle est l'intégrale des dons.

Marcel Hénaff souligne, pour l'humanité de l'humain, l'importance du don opérateur de reliance ou de reconnaissance réciproque. Il n'est pas indifférent pour notre propos qui vise à définir ce que serait "un monde (sur)humain", que ce don supposant la perception (même incertaine) d'une unité fondamentale des existences, puisse servir à définir l'essence de l'humain : comme les animaux échangent bien des gestes, des sons, des odeurs, des postures, et même parfois des procédures réciproques (en s'épouillant par exemple), et même des « objets donnés en gage contre d'autres offerts immédiatement ou plus tard », mais la rationalité nous a donné les moyens d'une auto-destruction dont aucune autre espèce n'est à ce jour capable.  Et si ce qui faisait l'humanité de l'humain, ou sa sur-humanité  - dirais-je plutôt pour rester fidèle au vocabulaire de Nietzsche et de Sri Aurobindo qui traverse ma réflexion - n'était pas plutôt dans ce qui nous maintient en cet oubli empathique des différenciations, dans la mémoire d'être, dans tout ce qui nous fait semblable à tout ce qui est, dans la conscience d'être, dans l'adhésion au Présent de l'instant (au double sens du cadeau et du moment)...

Dans la perspective de cette surhumanité, il n'y a pas de plus grand présent à faire aux autres que de leur donner l'inspiration et les moyens de se tenir dans la Présence, c'est-à-dire simplement de vivre. Tel est le projet phalanstérien, loin de tout productivisme auquel pourrait faire croire une lecture trop rapide de Fourier (dans son apologie du travail, mais qui désigne toujours chez lui le travail passionné ou passionnant) ; et tel est toujours le mien...

Bibliographie

Caillé A., Anthropologie du don, Paris, Desclée de Brouwer, 2000.

-- L'esprit du don (1992), Paris, La Découverte, 2005

Hénaff M., Le prix de la vérité. Le don, l'argent, la philosophie, Paris, Seuil, 2002.

Mauss M., Essai sur le don (1924), dans Anthropologie et Sociologie, PUF Quadrige 2004.

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