Jung C.G., Critique de la Science

Jung C.G., critique de la science/rencontre avec l'Inconscient

Dans son testament philosophique Présent et Avenir, C.G. Jung essaie d’analyser les « menaces extérieures » qui pèsent sur l’homme moderne. Par menaces extérieures, il faut entendre des menaces qui viennent de l’extérieur, mais qui pèsent sur notre vie intérieure, sur nos possibilités de maturation spirituelle. Elles renvoient aux déterminations économiques, politiques, sociologiques, scientifiques, militaires, etc. qui décident de l’organisation du monde moderne. D’où le titre du chapitre 1 : « l’individu menacé par la société ». Ces menaces, on peut les résumer sous un thème : la massification, l’atomisation des hommes massifiés, « l’amoncellement aussi massif que possible d’unités sociales impuissantes » qui est le but des états dictatoriaux et la pente des démocraties modernes. On notera au passage que nombre d’arguments jungien sur ce sujet sont empruntés à la critique nietzschéenne du nihilisme (sans que cela n’enlève rien à la force avec laquelle Jung fait vivre ces critiques). La réponse jungienne, parallèle à la « transmutation » nietzschéenne, prend pour titre : le processus d’individuation. On comprend donc pourquoi Jung préfère le terme d’individuation à celui d’intégration (qu’on trouve par exemple chez Bettelheim), bien que les deux termes soient synonymes – le processus d’individuation consistant dans la réintégration des complexes autonomes de la psyché inconsciente dans la cohérence d’une personnalité unifiée. Car la régression qui menace l’homme moderne est la dissociation psychique qui nous empêche de rencontrer notre inconscient et nous contraint à projeter sur les autres ces ombres refoulées.

Jung croit bon d’insister sur la responsabilité de la science dans le processus de massification. Bien sur il reproche d’abord à la science sa finalité matérialiste, c’est-à-dire l’idéologie des technosciences tournée vers la maîtrise de la nature au profit de nos appétits et au détriment du processus d’individuation. Mais il reproche aussi à la science son caractère abstrait, sa soumission au principe mathématique de la moyenne statistique par rapport à laquelle les cas individuels sont toujours décalés, marginaux, nécessairement anormaux. Aristote avait déjà fixé le principe suivant lequel « il n’y a de science que du général ». La science, commente Jung, contribue donc à la massification en ce qu’elle contribue « au refoulement de l’individuel, au bénéfice d’unités anonymes ». La critique tourne ici autour de la question de la norme scientifique à laquelle il faudra opposer la vertu constructive et sapientielle du symbole. Les pratiques fondées sur des normes scientifiques « consistent dans la réalisation d’un concept abstrait ». Cela vaut même pour la médecine, hélas, et va poser au médecin un dilemme très particulier, que l’on peut appeler le « paradoxe du médecin » : 1. le médecin ne peut renoncer à l’approche scientifique générale, à la connaissance, mais 2. il a également besoin, en tant que praticien, de comprendre tel patient particulier, car il n’a affaire qu’à des patients particuliers. Ce point de vue de la compréhension et celui de la connaissance s’opposent, c’est une vieille question philosophique – aujourd’hui plus aigue : le général et le particulier s’articulent mal. La solution que propose Jung est la suivante : « poursuivre sa route sur deux rails, faire une chose et ne pas négliger l’autre ». Il faut maintenir l’exigence conceptuelle, l’exigence de mathématisation scientifique tout en se dotant d’un outillage capable d’appréhender le particulier – ce à quoi sert justement le symbolisme, et notamment les archétypes qui nous font connaître les grandes structures de la psyché humaine. Jung les définit comme des « formes prises par un instinct originaire et héréditaire ».

Notons également que les normes scientifiques vont s’intégrer à la constitution de l’opinion publique. Très concrètement, cela passe par la consultation des experts scientifiques auprès des tribunaux, des ministères, etc. et leur médiatisation. C’est ainsi que « le rationalisme de la pensée scientifique s’avère être l’un des principaux facteurs de l’agglutination des individus en masse ». Face à ce processus de massification, les individus qui le subissent sont deux sortes : 1. ceux qui le subissent en le défendant (ou parce qu’ils sont conditionnés ainsi et défendent alors leur sécurité psychologique ou parce qu’ils y ont des intérêts politiques ou financiers), et, 2. ceux qui cherchent à s’y soustraire (quoique sans devenir misologues et adversaires de la science) ; Jung, en tant que psychiatre scientifique et défenseur d’un rationalisme « ouvert » à l'aventure d'une rencontre avec l’inconscient, pense que le symbolisme fait partie des instruments dont ont besoin ces « esprits libres » pour maintenir leur personnalité et l’avenir du monde moderne dans un dynamique psychique équilibrée.

Bibliographie

C.G. Jung, Présent et Avenir (1962), livre de poche, 1995.

-- Présent et Avenir, Buchet/Chastel, 2e éd., 1962.

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