Tolérance et vérité chez Gandhi

Irénisme et perspectivisme, ou tolérance et vérité chez Gandhi

Irénisme (du grec irénaios, paix) est le terme qui nous sert à désigner une éthique et une politique de la tolérance fondée, non sur le relativisme, mais sur le simple désir de vivre ensemble et partager les différences.

Le relativisme n'est pas un fondement suffisamment lorsqu'on a affaire à des communautés éthiques qui prétendent disposer d'un accès privilégié à la vérité, voire d'un monopole. Face à de telles communautés, le relativisme apparaît comme un dénigrement qui exacerbe le sentiment d'exclusion, amplifie les revendications des identités communautaires, et contribue donc plus à la dissolution qu'à la cohésion du lien social.

Pire, le relativisme peut apparaître à ces communautés comme un instrument au service de l'athéisme généralisé des sociétés occidentales qui ont construit leurs politiques publiques, dans la modernité, sur le refus de toute norme transcendante de vérité; ainsi de la loi de décembre 1905. De ce point de vue, l'Irénisme est le contraire d'une laïcité qui sert très partiellement et partialement l'intérêt public et ne fait peut-être finalement, sous des motifs de crainte, que travestir des intérêts particuliers. Il existe donc une laïcité qui est mue par la peur et cherche toujours à neutraliser l'espace public pour éliminer ce qui procède de l'affirmation d'une différence incompréhensible, tandis que l'irénisme est une forme de laïcité qui part d'une motivation contraire : affirmer nos différences avec le désir de les reconnaître, en vivant bien ensemble. L'irénisme est une laïcité dont le désir irrationnel d'altérité l'emporte, par un pari optimiste, sur l'analyse rationnelle des différences qui entretiennent la peur de l'autre.

Hypohèse : L'irénisme s'est exprimé au XX e siècle dans l'engagement de Gandhi, fondé sur une conception religieuse de la vérité. Gandhi était hindouiste, mais comme il se plaît à le rappeler si souvent, il ne prie pas pour la conversion des musulmans ou des sikhs, il prie pour que chacun devienne meilleur, au sein de la religion dans laquelle il est né, ou qu'il a choisie. Il n'y a bien qu'un absolu : « Dieu est la Vérité », satya, terme sanskrit qui signifie « essence, absolu, réel ». Mais chacun doit savoir que Dieu ne se laisse pas enfermer dans l'interprétation humaine trop humaine des doctrines qu'il nous a données : « Dieu est vérité et amour, source de la lumière et de la vie... Dieu est conscience. Il est même l'athéisme de l'athée »(I, 572). Nous croyons bien lire dans ces propos une profession de foi de perspectivisme : il y a bien dans la vie de chacun, possibilité d'un accès à l'absolu (par les textes sacrés, par les techniques de prière, de méditation), mais cet accès n'est pas lui-même absolu. Il est conditionné, dépend d'une perspective nécessairement finie. Gandhi pouvait voir Dieu « face à face » : il ne s'est pas pris pour Dieu lui-même et n'a rien imposé.

Deux arguments doivent être retenus pour prévenir l'intolérance : 1°) Si Dieu me parle, suis-je bien sûr d'être assez pur, pour bien comprendre ce qu'il me dit? 2°) Si Dieu use avec moi d'un langage pour me faire progresser, que puis-je savoir du langage qu'il utilisera avec un autre dans les conditions de vie (la perspective) qui sont les siennes ? Chacune de ces deux questions doit suffire à modérer toute excès de prosélytisme « au nom de Dieu ».

Ces deux questions soulignent que toute perspective doit rester marquée par le doute : l'accès à la vérité implique l'humilité du doute, car la connaissance nous apprend qu'il est prétentieux de croire que notre ciel est sans nuage, ou que Dieu n'a qu'un seul langage universel et stéréotypé. Aussi la vérité n'est-elle pour Gandhi que « ce que nous croyons vrai », « à un certain moment ». La sagesse consiste donc plutôt à chercher à se déprendre de nos fausses certitudes, qu'à nous justifier pour convaincre autrui. Toute la difficulté du perspectiviste en action est de proposer une herméneutique efficace qui permette de faire dialoguer, de faire se rencontrer les différences, de montrer comment, sans les résorber dans une doctrine commune, elles parlent par éclairs, à travers des variations terminologiques ou culturelles, d'une réalité commune.


Bibliographie

Gandhi M.K., The collected Works of Mahatma Gandhi, New Delhi, Navajivan, 1958, 1984.

-- The moral and political writings of Mahatma Gandhi, éd. R. Iyer, vol. I-III, Oxford, Clarendon Press, 1986-1987. (Les extraits que nous avons utilisés sont traduits par Giuliano Pontara).

-- Autobiographie ou mes expériences de vérité, Paris, PUF, Quadrige, 1982.

-- Tous les hommes sont frères, Paris, Gallimard, 1990.

Pontara G., art. Gandhi, dans Dictionnaire d'Ethique et de Philosophie Morale (sous la dir. de Monique Canto-Sperber), t.I, Paris, PUF Quadrige, 2004.

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