Intuition (et imagination symbolique)

Intuition et Imagination symbolique

En guise de cure, le symbolisme. "Il faut contrebalancer notre pensée critique, notre imagination démystifiée par l'inaliénable "pensée sauvage" qui tend la main fraternelle de l'espèce à notre déréliction orgueilleuse de civilisé", écrit G. Durand (1964, p.126).

En effet, l'imagination symbolique est pour G. Durand la matrice fondamentale de toute connaissance vivante, c'est-à-dire de toute connaissance capable d'humaniser l'homme et de l'aider à transfigurer son rapport à la mort (la sienne et celle de sa civilisation). "La symbolique se confond avec la démarche de la culture toute entière" (1964, p.130). L'homme est homo symbolicus. Car il y a bien des sociétés sans techno-sciences, mais il n'y a pas de civilisation (même techno-scientifique) sans un symbolisme pour la faire vivre.

L'imaginaire a une fonction psychosociale de sublimation : il transforme les pulsions en culture (conduites, actes, projets, idéaux...). Non simplement parce qu'il donne forme (crée des images dont les concepts scientifiques eux-mêmes ne sont que des formes restreintes, reformulations univoques), mais parce qu'il s'enracine dans les énergies de la vie et parvient à instaurer, construire et amplifier un sens. C'est la raison pour laquelle nous devrions peut-être parler d'intuition, plutôt que d'imagination (surtout si nous réduisons l'imagination, comme le faisaient les classiques, à un simple pouvoir de nous représenter des objets absents ou qui n'existent pas - perception seconde, plus ou moins dégradée, voire trompeuse). A moins que re-présenter ne signifie pour nous : rendre présent et qu'imaginer ne nous rappelle à l'absence du signifié dans l'expérience surconsciente d'une intensité numineuse.

Le symbole est la forme inchoative de toute culture, la source d'où jaillit l'image (puis les concepts) et le sens. Même la civilisation prométhéenne reposait sur l'efficace de symboles : symboles diurnes, apolliniens qui furent (et sont encore) ceux de la religion de la science et du progrès. D'autres symbolismes sont possibles et semblent jaillir aujourd'hui de l'épuisement des symboles saturés, afin de les régénérer : car l'Intuition est un principe régulateur de la vie, l'Imagination symbolique est un "facteur général d'équilibration psycho-sociale" (1964, p.89). Face au symbolisme diurne, G. Durand évoque la naissance actuelle d'un symbolisme nocturne, dionysien car pour rester vivant le processus de symbolisation qui oeuvre dans l'histoire se nourrit de la dynamique de ces énergies à la fois contradictoires et complémentaires. Le processus symbolique est un "système de forces de cohésion antagonistes" (1964, p.108). François Jullien ne dira pas autre chose, en 1989 par exemple, lorsque, nous expliquant la cosmologie chinoise, il dira qu'en Chine la réalité est conçue comme un procès animé par la dynamique du yin-yang.

Commentant Bergson, G. Durand (1964, p.117) fait remarquer que les symboles nocturnes sont des "créations de la nature contre le pouvoir dissolvant de l'intelligence". D'un autre côté, les symboles diurnes sont des créations de l'intelligence contre le pouvoir entropique de la nature. C'est à ces équilibres subtils qu'une spiritualité post-moderne, ou mythodologie qui se veut médecine de civilisation, i.e. sociatrie (1964, p.123), doit apporter son concours.


Bibliographie

Bergson H., Les deux sources de la morale et de la religion, 1932, p.127-137.

Durand G., L'Imagination symbolique (1964), PUF, 5e éd., 2008.

Jullien F., Procès ou Création, Seuil, Des travaux, 1989.

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