Interpréter

Deux approches de l’herméneutique : interprétation-vérité et interprétation-efficace

Pour comprendre la crise, il apparaît donc que nous devons trouver notre chemin dans une forêt de discours qui sont tous autant d'interprétations d'une liste de signes/symptomes. Que signifient ces interprétations? A laquelle s'en remettre? Et d'abord : qu'est-ce qu'interpréter?

Distinguons deux approches de l’herméneutique, opposées et complémentaires, référées à deux noyaux conceptuels différents : la vérité et l’efficacité.

L’interprétation peut être pensée comme dévoilement/révélation : cette levée du voile fait apparaître la vérité supposée cachée. C’est par exemple, d’une manière générale, l’approche des exégètes bibliques. Pour les premiers chrétiens, il s’agissait par exemple de montrer que l’AT, au-delà du sens littéral apparent (sens historique), indiquait une réalité cachée et annonçait à distance le mystère de l’incarnation. Voyez par exemple l’interprétation du Sacrifice d’Abraham en Gn 22 par Irénée dans Contre les Hérésies 4, 5, 4 ou chez Grégoire de Nazianze dans ses Discours 23, 18. Isaac et le bélier substitué sont pensés comme des préfigurations de la Passion du Christ. Cette approche d’une interprétation qui cherche la vérité derrière le sens historique ou littéral du texte, est appelée « allégorique » par les herméneutes chrétiens. Elle oppose une signification apparente à une signification authentique qui dit l’être véritable du texte, qui en fait voir la cause ou la raison. Dans la mesure où elle nous ramène aux causes, cette herméneutique peut être dite "réductionniste" (terme emprunté à G. Durand). Dans cette perspective, interpréter implique de faire connaître le pourquoi. Cette ambition cultive une tension entre le sujet et l’objet, et une prédilection pour l’objectivité. L’exégèse biblique, le discours prophétique, l’historiographie savante, la psychanalyse freudienne, l'ethnologie de Levi-Strauss sont autant de pratiques de l’interprétation qui relèvent de cette accentuation.

L’interprétation peut se penser autrement comme un ajustement de deux chaînes signifiantes. C’est sans doute la musique qui fournit le meilleur exemple d’une telle conception de l’interprétation. L’instrumentiste ne prétend pas posséder la vérité d’une partition qui lui est confiée : le compositeur est l’autre bout d’une chaîne signifiante sur laquelle l’instrumentiste n’a que des intuitions plus ou moins précises. Ici deux chaînes signifiantes s’ajustent : celle d’un texte donné par un compositeur, celle d’un interprète qui se l’approprie. Interpréter consiste à soumettre la cohérence et la signification supposées d’un texte aux attentes subjectives de l’interprète. Cette approche de l’interprétation fait une grande part à la liberté, reconnaissant la marge de manœuvre de l’interprète qui s’approprie le texte donné : son initiative est presque infinie puisqu’une infinité d’interprétations sont possibles… en même temps qu’une infinité d’interprétations sont également jugées impossibles : cette approche de l’interprétation qui gomme le vocabulaire de la vérité, n’évacue pas celui de la pertinence, de la légitimité. Certaines interprétations seront tout de même inacceptables et rejetées comme des projections fantaisistes produisant un effet contraire à celui recherché par un texte qui garde encore, malgré la liberté accordée à l’interprète, son mot à dire.

Il en va ainsi pour les pratiques du médecin qui veut soigner (pour une série de signes, plusieurs diagnostics peuvent être possibles), pour l’avocat ou tout orateur qui veut convaincre, et en général pour tout homme d’action. Ces pratiques de l’interprétation ont en commun l’intention d’imprimer au réel la marque de leur subjectivité et de leur bonne conscience (sous-valorisant l’objectivité), tandis que l’interprétation-vérité se veut miroir passif, reflet fidèle et objectif. Si dans cette tension entre sujet et objet, l’interprétation-vérité tire vers l’objet pris comme point de référence, l’interprétation-efficace amplifie l’initiative du sujet : ces deux conceptions relevant d’une même dynamique sont accentuées de manière opposée. Les pratiques de l’interprétation-efficace sont tendues vers la construction d’un sens, plutôt que vers la recherche d’une vérité. La question de la vérité peut se poser ou ne pas se poser – comme c’est le plus souvent le cas chez des philosophes modernes qui, depuis Nietzsche, proposent d’évacuer cette question ou chez les philosophes du symbolisme (G. Durand). G. Durand parle ici d'uneherméneutique amplificatrice ou instauratrice. La question de l’interprétation-efficace se resserre autour de sa dimension expérientielle, existentielle. Interpréter, c’est mettre en ordre, proposer un ordre de lecture, souligne ou efface, dessine un relief, accentue et construit une expérience vécue du réel, sans chercher à fonder cette construction sur des raisons préalables. Il est clair que pour Nietzsche, les raisons viennent toujours après coup et leur intérêt pour mesurer la valeur d’une interprétation doit être fortement relativisé.

Prenons le sage comme exemple : figure emblématique d’une conscience capable d’indiquer un chemin de vie, de construire ou d’inventer des possibilités d’existence, il est, chez Nietzsche, artiste et créateur de valeurs (et non savant). Dans ce contexte, si la vérité a encore un sens, ce n’est plus comme critérium susceptible de valider l’interprétation fournie, mais seulement comme effet de l’efficacité des interprétations proposées ; ce n’est pas parce qu’une interprétation est vraie qu’elle est acceptable, mais c’est parce qu’elle est acceptable ou inspire confiance qu’elle peut être dite vraie – sur quoi j’insiste afin de souligner que dans cette perspective, la question de la vérité devient tout à fait secondaire ou facultative. Ce n’est plus la valeur de vérité, c’est la viabilité, la valeur vitale et le soutien qu’elle apporte à notre créativité qui légitime une interprétation. Contre l'obsession de la vérité, Nietzsche, et à sa suite Jung privilégiaient la quête d'une profondeur de l'interprétation.


Bibliographie

Durand G., L'imagination symbolique (1964), PUF, 5éd., 2008.

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