Interaction de l'individualisme et du personnalisme

Interaction de l'individualisme et du personnalisme : réflexion sur Le temps des Tribus

Depuis Mauss et Mounier, l'opposition individu/personne est devenue classique pour distinguer deux types de relation entre la partie et le tout. L'individu est indépendant comme une partie qui peut être séparée du tout. La personne est interdépendante : partie qui ne peut être séparée du tout. Par ailleurs, l'individu a une "fonction" - interchangeable, anonyme, abstraite -, et la personne "un rôle" - unique, lié à des qualités propres qui lui sont reconnues par les autres.

S'il y a opposition théorique entre les deux notions, y a-t-il pour autant une distinction historique, une disjonction réelle ? Le réseau des personnes au sein de groupes, i.e. le "tribalisme a toujours existé (...) (mais a été) suivant les époques plus ou moins valorisé", la personne se définissant par ses interdépendances, son feed-back avec un groupe dont l'histoire réelle ou fantasmée le constitue. C'est dans cette mesure qu'il serait possible de parler d'un "retour" du personnalisme, du dionysiaque, du vitalisme d'un divin social nié par la civilisation. Tout ne serait donc affaire d'accentuation, en fonction des époques. Peut-on préciser le sens de cette accentuation?

Deux positions me semblent devoir être distinguées : soit le personnalisme est une compensation/réaction contre l'individualisme; soit le personnalisme peut se concevoir (mais à ma connaissance, aucun auteur n'a fait cette hypothèse) comme l'accomplissement et le triomphe de l'individualisme. Je veux dire ceci : l'individu moderne veut être libre, indépendant, il refuse d'imiter, mais cela n'exclut pas que l'individu désire être imité (que d'autres dépendent de lui et s'identifient à lui accroît son prestige) et c'est la raison pour laquelle on peut aussi voir le personnalisme des réseaux modernes comme le triomphe de quelques individus qui parviennent à constituer grâce à leur prestige personnel, de nouvelles formes de patronnage. A la limite, une société qui ne serait faite que d'individus ne ferait plus société, mais dissociété, c'est-à-dire échec de l'individualisme, car elle serait faite d'atomes sans liens. Il est utile de définir et distinguer les notions, mais il est utile aussi de remarquer que l'individualisme, à moins de désintégrer totalement toute possibilité de société, ne peut fonctionner sans une dose de personnalisme, et c'est pourquoi en effet personnalisme et tribalisme ont "toujours existé" simultanément et dans des proportions variables. Les distinctions maffesoliennes (social/socialité, etc.) sont des instruments d'analyse, non des réalités qu'il faut s'attendre à rencontrer à l'état pur dans la réalité sociale.

Autre remarque sur la difficulté à penser les interactions du personnalisme et de l'individualisme : la notion de personne prend place dans un paradigme écologique ou holistique des sciences sociales, tandis que l'individu est un élément du paradigme économiciste. M. Maffesoli trouve ce tribalisme "bien vivant (...) dans les caves de nos grands ensembles ou dans les locaux de la rue d'ULM" : vivant, traversé d'une vitalité qui caractérise le divin-social, capable de manifester sa transcendance immanente. Mais ces microchaos sociaux sont-ils si "vivants"? Comment mesurer leur vitalité et l'estimer plus précisément? Sous la barbarie apparente de leur expression, ils peuvent bien indiquer une "forme sociétale qui est en train de naître", si on les compare à la monotonie ennuyeuse du quotidien des institutions politiques, mais ne pourrait-on pas plutôt y voir des malformations qui n'arrivent pas à naître si l'on s'avise que la violence dionysiaque qui les animent ne parvient pas toujours à leur trouver une forme viable capable de fonder une reliance durable.

Bibliographie

M. Maffesoli, Le temps des tribus, Paris, Table Ronde, 2000.

Mauss M., Une catégorie de l'esprit humain : la notion de personne, celle de "moi", in Sociologie et Anthroplogie, PUF Quadrige, 10e éd., 2003.

Mounier E., Ecrits sur le personnalisme, Seuil, Points Essais, 2000.

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